DE LA TYPOGRAPHIE EN GÉNÉRAL
La typographie proprement dite embrasse la série complète des opérations relatives à la fabrication et à l’emploi des caractères; c’est-à-dire, outre l’imprimerie, la gravure et la fonderie. Bien qu’il
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n’entre point dans le plan de notre ouvrage de traiter de ces deux derniers genres de travaux avec tous les détails qu’ils comportent, et que notre but ait été de le circonscrire dans les attributions de l’imprimeur, nous avons du, pour qu’il répondît à son titre, comprendre dans les notions préliminaires qui s’y rattachent une description sommaire de la typographie tout entière ; on pourra ainsi parcourir sur tous ses points le domaine de cet art.
La première de ces opérations est la gravure du poinçon. Le poinçon est une tige d’acier à l’extrémité de laquelle est gravée en relief une des lettres faisant partie d’un caractère. Le graveur a, sans contredit, de tous les travaux qui concourent à la fabrication des livres, celui dont l’exécution requiert le talent le plus spécial , et dont les habiles résultats assurent le plus justement à leur auteur le titre honorable d’artiste. Pour se livrer à ce genre de gravure, il faut avant tout être doué d’une grande justesse de coup d’œil. L’étude des bons modèles, faite avec discernement, est également nécessaire. C’est ordinairement un seul graveur qui est chargé de tous les poinçons d’un même caractère. Lorsqu’il est fixé sur la donnée primitive, c’est-à-dire, la forme générale que doit avoir le caractère, il grave comme essai une première lettre, qu’il retouche jusqu’à ce qu’elle puisse servir de base pour les autres. Chaque lettre doit être passée au calibre, instrument qui mesure la hauteur de l’œil de la lettre. Le calibre doit mesurer : L les lettres courtes, sans prolongement, telles que l’o, le n, etc., et la portion équivalente dans les autres lettres, cette
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partie étant fondamentale et radicale pour tout le caractère; 2^^ le prolongement, soit supérieur, soit inférieur, des lettres lo?igues du bas de casse ; 3*" les grandes capitales; 4^^ les petites capitales, lorsque leur hauteur excède celle des lettres ordinaires ; h"" les lettres à double prolongement, ou pleines, comme le Q , le f, la parenthèse, le crochet, etc.
La largeur de l’œil de la lettre , ne pouvant être déterminée comme sa hauteur, ne peut non plus être assujettie à une mesure commune ainsi que cette dernière dimension. Mais il est certaines lettres que l’analogie de leurs formes indique au graveur comme devant être identiques dans leurs proportions : tels sont d’une part le b , le d , le p et le q , et d’une autre part le n et l’u. Les soins du graveur doivent tendre constamment à ramener chaque poinçon à un système uniforme de gravure , de manière que toutes les lettres d’un même caractère considérées collectivement offrent une harmonie parfaite. Pour faire épreuve du poinçon, on le présente à la flanime d’une bougie, et l’on en prend l’empreinte sur une carte sèche et bien lisse, qui doit reproduire avec la plus grande netteté les gras et les fins de la lettre. Cette épreuve s’appelle un fumé. Le graveur fait d’abord un fumé de chaque lettre isolément, afin de corriger les imperfections de détail, et ensuite un fumé général du caractère, pour allégir ou regraisser les lettres dont les gras seraient trop lourds ou trop maigres, et pour corriger les autres défauts d’ensemble.
Lorsque le poinçon a été définitivement retouché et qu’on lui a donné la trempe nécessaire, on s’en
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sei*t pour frapper la malricc. La matrice est un morceau de cuivre, dressé en forme de parallélipipède. Pour opérer la frappe de la matrice, on pose sur un point déterminé de T une de ses faces Textrémité gravée du poinçon, et on renfonce à l’aide d’un marteau, en frappant sur l’autre extrémité, qui, en raison de cette opération, doit offrir une surface un peu plus large. Pour les frappes dont la gravure est d’une finesse particulière, on s’est quelquefois servi de matrices incrustées d’argent, ce métal étant plus tendre et susceptible de recevoir et de reproduire avec plus de netteté l’empreinte du poinçon. Il arrive assez fréquemment que le poinçon se casse pendant la frappe, soit par la faiblesse de la trempe, soit par un défaut de l’acier, soit enfin parce que le poinçon n’a pas été placé pour l’opération dans une position convenable , c’est-à-dire perpendiculaire. Les matrices d’argent préviennent beaucoup de ces accidents.
Après la frappe des matrices, on procède à leur justification. Cette opération a pour but de les équarrir en se réglant sur l’empreinte qu’elles ont reçue, et d’égaliser leur profondeur, qui a pu varier à la frappe; ce qui se fait avec la lime. La frappe et la justification des matrices doivent être confiées à un mécanicien intelligent, et qui ait des connaissances pratiques en métallurgie.
C’est immédiatement après ces deux opérations que commence la série des travaux qui sont du ressort de la fonderie.
Le moule qui sert à la fonte des lettres se compose de quatre parties, dont deux sont invariables
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et règlent la force de corps; les deux autres, parallèles comme celles-ci, se rapprochent et s’éloignent suivant l’épaisseur de la lettre. L’ouvrier place la matrice à l’extrémité du moule, où elle est assujettie par un crochet en fer. Il prend avec une cuiller la matière ^ qui est en fusion dans le creuset, et la verse dans une espèce d’entonnoir pratiqué, suivant une direction perpendiculaire, à la jonction des deux pièces du moule. Afin que le métal se précipite rapidement, le fondeur opère avec la main gauche, qui tient le moule, un mouvement par lequel la fonte pénètre dans toutes les cavités de la matrice. L’ouvrier démonte chaque fois le moule pour faire tomber la lettre qui vient d’être fondue.
Gomme il arrive fréquemment que plusieurs ouvriers fondeurs travaillent à un même caractère , il est nécessaire que le chef chargé de les diriger s’assure si leur ouvrage concorde sous le rapport de la hauteur, de la force de corps, de la pente, de l’approche et de l’alignement des lettres, et de l’aplomb h L’observation régulière de ces conditions
1 L’alliage des caractères se compose d’environ 70 parties de plomb, de 25 parties de régule d’antimoine et de 5 d’étain. On y joint quelquefois, en petite quantité, du cuivre et du zinc.
2 La hauteur, ou hauteur en papier, désigne la mesure que doit avoir la lettre entre l’œil et le pied : mesure qui doit être uniforme pour tous les caractères, puisque tous sont destinés à s’imprimer ensemble. Celte hauteur est, pour la France, de 24 millimètres. La force de corps est la condition distinctive de chaque caractère, celle d’où il tire son nom. La pente est l’alignement vertical à observer pour l’œil de la lettre; ce nom semble avoir été donné par antiphrase; car la lettre ne doit, au contraire, pencher ni d’un côté ni de l’autre. Rapproche est la distance naturelle qui existe entre les lettres, et le blanc nécessaire que porte chacune d’elles. U alignement , ou
est de la plus grande importance pour la perfection des résultats.
Les opérations qui succèdent à la fonte proprement dite, et qui sont relatives à Vapprël des lettres, sont :
P La rompurc, qui a pour objet de détacher du pied de la lettre un appendice qui est nécessaire pour la fonte, mais qui ne doit pas subsister après cette opération ;
2^ La frotterie, dont le but est de faire disparaître les barbes qui adhèrent aux angles des lettres; on l’opère en frottant sur une pierre unie les deux faces latérales qui marquent l’épaisseur;
3° La composition, qui se fait par sortes et dans de longs composteurs en bois.
Après cette opération , les lettres arrivent à V apprêt proprement dit. Elles passent du composteur de bois dans une espèce de composteur en fer, (jui fait partie de l’instrument appelé eoupoir. Elles se trouvent dans le eoupoir placées verticalement , et maintenues à l’aide d’une vis qui le serre et le desserre au besoin. Au moyen du eoupoir et de différents rabots faits pour cet usage, on pratique d’abord une gouttière sous le pied de la lettre, pour faire disparaître les aspérités qui restent après la rompure, et qui feraient varier la hauteur; ensuite on fait les talus, en abattant les angles de la surface
simplement la ligne, s’entend de l’alignement horizontal des lettres entre elles; il se règle sur le pied des lettres courtes, qui forment la majorité, desquelles procèdent toutes les autres, et qui représentent la partie fondamentale de chaque lettre. \j aplomb consiste à donner à l’œil une surface parfaitement plane, qui ne puisse, à l’impression, forcer ou faiblir dans aucune partie.
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qui porte l’œil de la lettre; enfin on ajoute, quand il y a lieu, les crans supplémentaires, qui servent à distinguer entre eux les caractères du même corps et d’œils différents. Toutes ces opérations se font, non sur chaque lettre isolément, mais sur tout un composteur à la fois.
Les lettres, apprêtées, sont replacées dans les composteurs, pour y être toutes examinées successivement, et réformées lorsque quelque défaut de fonte les met hors d’état de servir. On en fait ensuite des paquets, où toutes les sortes sont rangées distinctement, et sur lesquels est inscrite l’indication de leur contenu. Il n’y a aucun inconvénient à ce que les cadrais et les espaces soient mis en cornets , pourvu toutefois que chaque sorte d’espaces soit séparée.
Depuis quelque temps la mécanique s’est introduite dans le domaine de la fonderie des caractères. Déjà le moule polyamatype, dont nous donnerons plus loin une description spéciale, avait signalé un moyen plus expéditif que le petit moule produisant une seule lettre. Une machine américaine, s’emparant de l’idée du polyamatype, l’a transformé et complété. Tout en conservant le moule manuel de l’ouvrier fondeur, elle exécute les mouvements par des combinaisons de leviers et d’excentriques. En somme, les produits en sont réguliers et satisfaisants. Toutefois elle présentait des inconvénients auxquels un ingénieur anglais a remédié, en donnant aux lettres qui en sortent plus de précision et une parfaite identité quant à la force de corps. Cette machine, simplifiée et améliorée, fonctionne
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aujoiircriiui en France, où elle a trouvé d’habiles constructeurs, et où elle répond aux besoins toujours croissants de l’imprimerie , pour lesquels l’ancien procédé devenait insuffisant et les ouvriers trop rares.
DES FORMES QU’iL CONVIENT d'aDOPTER POUR LES TYPES MODERNES
Nous ne terminerons pas cette introduction sans émettre quelques idées au sujet des formes qui nous paraîtraient devoir prévaloir dans la gravure des caractères. Nous ne parlons pas ici des caractères de fantaisie, qu’on emploie surtout pour les titres; soumis aux caprices de la mode et destinés à une existence éphémère, ceux-là durent d’autant moins que l’utilité en est moins évidente et le goût plus contestable. Nous ne nous occuperons donc que des caractères qui servent à la composition des textes, et qui remplissent le principal rôle dans l’imprimerie.
Nous avons dit plus haut que les types anglais, les seuls dignes de se mesurer avec les nôtres et de lutter avec eux sur les marchés étrangers, avaient un cachet national; nous ajouterons que ce cachet nous semble heureusement choisi. Des formes plutôt arrondies qu’allongées, et qui, facilement lisibles, permettent une approche un peu serrée, des gras plutôt légers que lourds : tels sont géhéralement
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les signes distinctifs des caractères anglais, dont l’aspect est aussi agréable à l’œil que favorable à la lecture, et dans l’exécution desquels la fonderie observe un alignement parfait. En corrigeant certains détails, certains défauts de gravure qui existent dans quelques lettres pour nous d’apparence exotique, notamment dans les capitales, auxquelles on a conservé un dessin suranné , en donnant à l’ensemble cette tournure élégante et distinguée qui signale nos productions artistiques, nous arriverons aussi à nous créer un étalon national, qui procéderait du type Didot, excellent comme point de départ, et que rehausseraient toutes les améliorations amenées par le cours naturel des choses.
Depuis quelque temps des imprimeurs, tant français qu’étrangers, ont tenté de faire revivre les caractères appelés à tort ou à raison elzéviriens. et en ont usé comme s’ils eussent voulu en généraliser l’emploi. On nous permettra d’exprimer ici notre sentiment sur cette tentative, que nous n’hésiterons pas à qualifier de malheureuse.
Assurément on ferait acte d’ingratitude si l’on méconnaissait ce que la typographie doit à d’illustres maîtres tels que les Elzevier et d’autres grands imprimeurs des siècles précédents. Nous accorderons encore que quelques-uns de nos typographes contemporains ont su , en exhumant ces vieilles frappes, en tirer parti assez adroitement pour en ranimer le goût. Mais ce n’est pas, il nous semble, un hommage bien compris que cette reproduction servile des formes, des ornements, des dispositions, des défauts de goût môme qui leur sont propres,
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OU plutôt qui sont imputables à leur temps. Sans doute le progrès doit admettre, de ce qui est vieux, ce qu’il offre de réellement bon à conserver; mais, s’il se borne à l’imiter, s’il ne se manifeste pas par quelques perfectionnements, par quelques inventions, il cesse d’ôtre le progrès, il perd son nom. Quant à prétendre qu’en industrie le neuf ne puisse pas égaler ou même surpasser le vieux, ce serait une thèse insoutenable. Ce qui a été fait, nonseulement on peut le refaire, mais on doit meme le mieux faire.
Nous comprenons à la rigueur que pour réimprimer un ouvrage ancien on croie devoir rechercher des types contemporains, quoique cela ne soit nullement nécessaire. Mais qu’on affuble d’un costume emprunté à un autre âge des pages où tout respire l’actualité dans le fond comme dans la forme, voilà une manie archaïque, ou simplement un manque de réflexion, qui nous choque, un anachronisme inadmissible, et nous le voyons trop souvent se produire de nos jours. Cette fantaisie d’ailleurs se trahit toujours par quelque détail qui accuse la date réelle du livre. Espérons donc que la mode, dans ses rapides évolutions, fera justice de cette idée rétrograde.
Que ceux qui veulent innover, au lieu de s’abandonner à un courant rétrospectif, portent leurs regards vers l’espace sans limites qui s’étend devant eux. Il y a encore, pour l’amélioration des types, pour la création d’une famille de caractères propre à rallier tous les suffrages des connaisseurs, des efforts à faire qui sont dignes d’exciter leur émula-
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tion ; il y a une position à prendre qui vaut mieux que de calquer ses devanciers et de renier son époque.
Ici s’arrête la série des opérations typographiques qui précèdent l’impression. La suite de ce résumé succinct forme l’objet principal de notre Traité, et s’y trouvera avec tous les développements qu’elle comporte. Nous répétons que nous n’avons point prétendu suppléer par ce rapide aperçu à la description d’une partie de la typographie plus spéciale, moins familière à nos études et à nos travaux, moins appropriée d’ailleurs aux. habitudes et aux besoins de la généralité des lecteurs. Notre but sera atteint, si l’on en retire la connaissance sommaire de cet art, dont les branches, maintenant séparées, demeurèrent quelque temps réunies en un seul faisceau.