LA VACCINE PRÉSERVE RÉELLEMENT DE LA VARIOLE
les adversaires de la vaccine en particulier, et en général pour les contempteurs obstinés du progrès. Car ce n'est pas par l'examen d'un ou deux documents individuels, c'est par l'accord unanime do tous les documents, qu'il est démontré que, depuis le siècle passé, depuis l'époque qui a précédé immédiatement notre grande Révolution, la mortalité s'est considérablement atténuée à toutes les périodes de la vie ; que, particulièrement de vingt à trente ans, âge auquel, d'après les anti-vaccinateurs, la variole, d'abord vaincue, exercerait sournoisement de mortelles représailles, le danger de mort a diminué d'environ un quart. Aujourd'hui, 1 ,000 citoyens, de vingt à trente ans, ne fournissent que 10 à 11 décès, tandis qu'autrefois le même nombre de sujets en donnait au moins 13 ou 14. Et les autres âges sont beaucoup plus favorisés que celui-ci.
"Enfin, bien que, pour l'armée et la ville de Paris, les documents soient insuffisants pour mesurer avec exactitude, même depuis 1820, la diminution de mortalité, ils suffisent pour affirmer qu'il n'y a eu nulle aggravation ; tandis qu'au contraire des considérations puissantes démoTitrent pour Paris une tendance manifeste, dans un si court espace de temps, à la diminution des chances de mort, bien que le regrettable silence de la municipalité ne nous permette pas de dégager complètement cette tendance, pour l'apprécier numériquement. Rien, par conséquent, absolument rien qui puisse motiver les
excentriques et persévérantes attestations des détracteurs de la vaccine.
r Si nous voulons résumer les causes qui les ont égarés, nous dirons que toutes leurs erreurs ont pour source commune l'ignorance des principes de la statistique et l'inexpérience de la méthode, le manque complet de discussion el de critique, critique d'autant plus indispensable que les documents sont plus imparfaits. A chaque instant, on les voit s'appuyer sur des hypothèses en contradiction formelle avec les conclusions bien connues de célèbres et nombreux travaux. On les voit prendre pour mesure de la mortalité moyenne d'une nation, ici la mortalité allég:e des rentiers, ailleurs la mortalité aggravée des soldats. Plus loin, ils confondront la table de survie avec la table de population, et tireront de l'une des conclusions que l'autre seule permettrait.
n N'ayant aucune notion des lois qui régissent Jes mouvements de population, ils prennent pour une calamité la diminution lente et progressive des naissances, bien que ce mouvement régulier suive la prolongation de la vie humaine et détermine dans la nation la prédominance des âges producteurs. S'ils veulent la survie applicable à une ville, dont la population est la plus mobile, la plus incessamment et profondément remuée dans toutes ses parties, ils se servent d'une méthode qui suppose l'immobilité et la régularité absolue dans la succession des vivants et des mourants. Ils sup-
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posent stationnaire une popiiUUion incessamment croissante; ils la supposent décroissante suivant les âges, quand elle croit d'un âge à l'autre.
^ Il ne leur suffit point de se jouer si audacicusement de la statistique; ils ne respectent pas davantage les simples lois du calcul. Ils raisonnent avec des quantités qui ne sont vraies que relativement à d'autres ' comme si elles étaient vraies absolument. Ailleurs, au contraire, quand un rapport seul peut les instruire du danger de mort, ils omettent de s'en informer. Et ce qui est plus étrange encore que tous ces contre-sens, que tous ces défis portés à la science, c'est l'aisance parfaite . avec laquelle ils s'y abandonnent, ne paraissant pas se douter que ces matières aient pu être traitées avant eux ; c'est sans discussion préalable qu'ils supposent non avenus les célèbres travaux des Malthus, des l'Ivernois, des Benoiston, des Villermé, des Quetelet, en sorte que ce qu'on peut faire de mieux en leur faveur est d'accuser leur instruction pour disculper la légèreté de leurs procédés. ^
Résumons-nous : l'inoculation du cow-pox ou du vaccin humanisé donne, au même titre que la variolation artificielle ou une atteinte de variole, une immunité temporaire contre les effets d'une vaccination ou d'une variolation nouvelle. Cette immunité temporaire, personne ne peut la nier : on chercherait en vain un seul fait de variole ac-
mi CIIAPITIIK IX.
qidse par un sujet récemment vacciné avec succès. Eh bien! sur quoi s'est fondée la fortune de la méthode do Jenner? Sur une épreuve, qu'on ne peut plus tenter aujourd'hui, et qui alors était journellement mise en pratique. On prenait cent enfants, on en vaccinait cinquante, les cinquante autres restant neufs. On inoculait, à quelque temps de là, la variole légère à toute la fournée, et quand on relevait le résultat, que trouvait-on? Chez les cinquante enfants vaccinés, le résultat était négatif; il était positif chez les cinquante autres.
Comment peut-on, dès lors, discuter encore? •Voici : il nous en coûterait de traiter nos contra- - dicteurs avec une rigueur que plus d'un d'entre eux sans doute ne mérite pas ; il en est, certainement, parmi eux, qui sont de bonne foi. Pour que leur religion ait été trompée, il suffit qu'ils se soient trouvés en présence d'une suite de vaccinations, ou mal faites, ou mal renseignées quant à leurs résultats. Que de sujets ne voit-on pas, munis de certificats de vaccine, dont le résultat de l'opération n'a pas été contrôlé, et qui sont portés sur les listes comme ayant été dûment vaccinés?
75. Nous ne reprendrons pas une à une toutes les critiques qui ont été adressées à la vaccine, depuis 80 ans qu'elle est la tête de turc des vaccinophobes. Des publications récentes en ont fait justice, et nous nous faisons un devoir d'y
OIIJKCTIONS DE CAIINOT F.T 1)1': VKItlIH DKMSI.K. Hli'j
renvoyer (1). Nous ne ferons non plus que toucher légèrement les deux thèses imaghiécs, l'une par M. Carnot, l'aulrc par M. Verdé-Delisle, ne voulant pas rééditer les débats dont elles ont été l'objet, il y a tantôt 25 ans, et dont le souvenir n'est pas encore effacé (2).
Pour M. Carnot, l'immunité créée par la vaccine se résumerait en ceci, qu'elle préserverait de la mort deux fois plus d'individus mineurs que la variole n'en fait périr, mais que la préservation effective qu'elle procure cesserait vers l'âge de dix anLî, et que, de dix à vingt, la mortalité augmenterait; qu'au résumé, la vaccine déplacerait la variole et voilà tout! Elle n'a fait surgir, selon M. Carnot, aucune maladie nouvelle.
M. Verdé-Delisle part d'une autre base et arrive à une conclusion opposée. Pour lui, la petite vérole est une oHse saliotau-^e indispensable, par laquelle la nature expidse des principes malsains originels qui, lorsqu'ils sont maintenus dans V organisme, deviennent plus tard le principe des plus terribles maladies pouvant affliger l" espèce humaine. Il faut donc laisser faire la variole, de peur que la « matière variolique » ne demeure aux prises avec l'organisme tout entier; cette matière n'est autre que
(1) Voy. note, p. 20.
(2 Voyez '.Bulletin de VAcadéinie de médecine de Selgigue,l8ZC^- 1857. 1" série, t. XVI. Rapportée M. Mauinus, p. 410; discours de M. Crocq, p. 615; discours de Verheyen, p. G18.
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« la lymphe viciée, offrant exactement tous les ca- » ractères physiques et chimiques reconnus à la w matière strumeuse, à la matière cancéreuse et à » la matière tuberculeuse, matières qui ont une r origine unique et une seule voie d'élimination : ^ la variole, Or, la vaccine, en empêchant cette élimination, aurait, d'après l'auteur, amené la dégénérescence physique et morale de l'homme. Pour lui, la fièvre typhoïde ne serait qu'une variole retournée; l'angine gangréneuse, l'angine couenneuse, le croup, les tubercules, la phtisie pulmonaire seraient, de même, une conséquence du vaccin. Que de maladies la variole... rentrée ne fait-elle pas surgir, alors que, pour M. Carnot, au contraire, elle n'en fait naître aucune !
Si la vaccination ne peut avoir d'effets fâcheux sur la santé ou sur la vie, son introduction doit avoir eu de l'influence sur le nombre des hommes. Bousquet a traité cette question avec la hauteur de vues qui lui est familière.
« En écartant les exceptions et confondant toutes les épidémies, dit-il (1), il est démontré que, bon an mal an, la petite vérole, avant la découverte de la vaccine, tuait la quatorzième partie du genre humain. Je dis du genre humain, mais il faut remarquer que tous les hommes ne vivent pas assez pour l'attendre ; presque la moitié périssent avant de l'avoir, et ce chiffre ne paraîtra exag-éré
(!) Loc. cit. p. 5G8.
OltJKCTIONS l>F, CAllNOT F,T l)K VKItllK-DELISUi:. I-J37
qu'à ceux qui oublieraient combien meurent d'enfants eu bas âge. Or, plus il en meurt, moins il en reste pour payer le tribut à la variole, en sorte qu'en adoptant l'estimation précitée, on doit admettre que la petite vérole enlève le septième de ceux qui restent, supposé que, dans ce nombre, personne ne lui échappe.
« Faites maintenant, ajoute M. Bousquet, la part de l'exagération ; tenez compte des personnes qui, par im rare privilège d'organisation, répugnent invinciblement à la petite vérole, s'il en existe ; réduisez d'autant le nombre de ses victimes, je doute encore qu'après toutes les réductions, vous puissiez le mettre au-dessous d'un huitième ; enfin, n'oublions pas ceux que la vaccine laisse encore exposés aux atteintes de la variole et de la varioloïde, si petit qu'en soit le nombre, et admettons que, tout compensé, la petite vérole soit pour un dixième seulement dans la mortalité générale. La vaccine conserverait donc un dixième des hommes, selon la plus basse estimation. »
Et cependant, la population ne s'est pas accrue partout dans une proportion correspondante. Pourquoi? Pourquoi l'appréciation des effets de la vaccine au point de vue de la démographie est-elle si difficile? « C'est, dit encore M. Bousquet, que vingt causes différentes concourent avec elle au même but. L'accroissement de la population est, en réalité, un résultat fort compliqué : au lieu d'embrasser la population d'un grand royaume
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comme la France, attachons-nous à une province, à une seule ville, et choisissons nos exemples de façon que l'influence de la vaccine, dégagée des puissances rivales, se laisse voir plus clairement.
« Le Docteur Watt a dépouillé les registres de Glascow, depuis 1783 jusqu'en 1813, et, s'il faut l'en croire, la mortalité n'a pas varié, dans ce long intervalle, parmi les enfants de zéro d'âge à 10 ans.
>< Il était curieux de faire les mêmes recherches dans un pays comme l'Italie, où, par mesure de police, les parents sont tenus de faire vacciner leurs enfants. Rusconi a fait ce relevé pour Pavie. On ne peut pas dire qu'il y ait similitude parfaite, mais il y a très-peu de différence dans le nécrologe des enfants avant et après la vaccine.
« Deux médecins français sont entrés dans la même carrière, quoique avec des vues bien différentes. M. Eymard s'est appliqué à compulser les registres de l'état civil de la ville de Grenoble. Il a pris pour terme de comparaison les vingt-cinq années qui ont précédé la vaccine, et il les a opposées aux vingt-cinq années qui l'ont suivie. Examen fait, il a trouvé qu'il n'y avait rien de changé : d'où il se croit autorisé à conclure que les gouvernements n'ont rien gagné à cette découverte et qu'ils ne lui doivent aucun appui.
« Un autre médecin, qui a voué sa fortune et sa vie à la pratique de la vaccine, M. Barrey, a fait pour Besançon ce que M. Eymard a fait pour Grenoble. Ses calculs embrassent précisément les
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mêmes années et lo m3me nombre d'années. Le résultat seul varie, mais il varie peu. Il se trouve que, dans la première époque, de 1777 à 1801, les naissances se sont élevées à 26,113, et les décès à 26,155; dans la deuxième époque, de 1802 à 1826, les naissances ont été de 23,643, et les décès de 22,694. Grand admirçateur de la vaccine, M. Barrey ne manque pas de faire observer que, dans la première époque, les décès surpassaient les naissances, tandis que cest le contraire dans la seconde. Mais, encore une fois, la différence est si légère, qu'après vingt -cinq ans, Besançon n'avait pas mille habitants de plus ; et mille habitants, c'est à peine le tiers de ce qu'elle aurait dû avoir en trente ans, à une naissance par trente personnes. Il faut convenir que cela n'est pas fait pour donner une haute idée de la puissance de la vaccine pour peupler les états.
« Dira-t-on que la vaccine ne préserve pas de la variole, ou que, par une funeste compensation, elle met à la place d'une maladie d'autres maladies non moins graves qui rétablissent l'équilibre? Je sais qu'il s'est trouvé des hommes assez peu réfléchis pour soutenir cet étrange paradoxe. Tel était le Docteur Watt, que nous venons de citer, et tel est encore M. Eymard ; ils ne diflTèrent que sur la nature des compensations. L'un s'en prend à la rougeole,qui lui paraissait beaucoup plus grave depuis que la petite vérole était devenue plus rare, tandis que l'autre accuse à la fois le croup, le rachitisme, la fièvre cérébrale, la phthisie, etc.
CIIMMTUE IX.
" Je proteste hautement contre cette explication; je nie, et que la rougeole soit plus grave, et que le croup, le rachitisme, la phthisie, etc., soient plus communs aujourd'hui qu'ils ne l'étaient autrefois. Mais quand tout serait comme on l'e dit, pourquoi s'en prendre à la vaccine? Voit-on antre elle et les effets qu'on lui attribue quelque rapport de nature? On a la bonne foi de répondre négativement ; mais on ne peut s'expliquer autrement res[)èce de contradiction qui existe entre un fait de statistique et les promesses de la vaccine. Singulière manière de raisonner !
« Au reste, on part d'un principe qui peut être vrai pour telle ou telle ville en particulier ; mais il est manifestement faux quand on le généralise trop. Il est faux, disons-nous, que la population reste stationnaire. L'Europe a gagné soixante-dix milUons d'habitants depuis que Jean-Jacques et Montesquieu ont dit qu'elle se dépeuplait. La France seule en comptait 8 millions de plus en 1882 qu'en 1775. Voici des chiffres :
« Elle avait en 1775 .... 24 millions d'habitants.
« Je néglige les fractions.
« Il y a donc un accroissement rapide dans la population de la France; il en est de même du reste de l'Europe. Et si les villes de Glascow,