CHAPITRE I. — DE LA VARIOLE
la plus marquée ; de là la confluence plus habituelle au visage qu'en aucune autre région du corps.
Que sont ces éléments spécifiques, agents ou vecteurs de la variole? Cette question se rattachant indissolublement à celle de la vaccine, nous en reporterons l'étude à l'un des prochains chapitres (32, 33, 34, 35).
De la Variolisation. — 11. Variolisation par inoculation. — 12. Variolisation par absorption gmérale. ^ '
11. — Nous avons dit que la petite vérole n'attaque, en général, qu'une fois les mêmes sujets. Cette loi, qui lui est commune avec d'autres fièvres éruplives, telles que la scarlatine et la rougeole, a été depuis longtemps confirmée par l'observation et promulguée par l'opinion, bien qu'elle comporte d'assez nombreuses exceptions. C'est sur elle que reposa la pratique de l'inoculation prophylactique, méthode qui consistait, on le sait, à donner la variole aux gens pour qu'ils ne la prissent point. Les circonstances avaient fait découvrir que cette maladie sévissait avec moins de rigueur quand elle était communiquée artificiellement, et que, lorsque
l'éruption ne trouvait à percer qu'une peau fine et délicate, elle ne laissait guère d'impression sur le visage. On avait reconnu également qu'une variole faible — ébauchée, pour nous servir de l'expression du jour — préservait à l'égal de la plus intense.
De là à imaginer la variolisation, il n'y avait qu'un pas, et il dut être bientôt franchi. On ne sait pas à quelle époque elle remonte ; ce qu'on sait, c'est qu'elle était, dans les temps les plus reculés, une opération vulgaire dans la Géorgie et la Circassie, où le désir de conserver la fraîcheur du visage à leurs filles, appelées à fournir de beautés les harems du Grand-Seigneur et du Sophi de Perse, a inspiré de bonne heure à leurs parents, si l'on en croit Voltaire, ce moyen de préservation.
" Voilà, dit De la Métrie{l), l'origine de l'inoculation, qui vient peut-être des Arabes mêmes. Cependant, M. Friend n'en dit pas un mot, et je n'ai pas cru que ce point d'histoire valût la peine d'être éclairci. Ce qu'on regarde comme vrai, c'est qu'avant que l'insertion eût passé de Constantinople en Angleterre, elle était en usage depuis plus d'un siècle à la Chine, et voici la recette dont on se sert là pour semer la petite vérole : Quand on trouve un enfant depuis un an jusqu'à sept, dont
(1) Traité de la jjetitû vérole, avec la manière de guérir cette maladie, suivant les principes de M. Herman Bocrhave et ceux des plus liabi'.es médecins de notre temps, par ^f . Uk i,a Miîtrik, docteur en mé lecine. A Paris, rue Saint-Jacques, M. DCC. XL.
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la petite vérole est sortie heureusement avec tous les signes de bénignité, on recueille les écailles ou pellicules des écailles desséchées, on les enferme dans un vase de porcelaine, dont on ferme bien l'ouverture avec de la cire. Si ces écailles sont petites, on en prend quatre ; si elles sont grandes, on en prend deux; on y môle le poids d'un li, c'està-dire un peu plus d'un grain, de musc, en telle sorte que le musc se trouve serré par deux écailles. On met le tout dans du coton en forme de tente, qu'on insinue dans une des narrines de l'enfant, qui doit avoir plus d'un an et n'être attaqué d'aucune maladie, pas même du cours du ventre. Si les pustules ne paraissent qu'au troisième jour, on peut s'assurer que de dix enfants, on en sauvera huit ou neuf; si elles sortent dès le deuxième jour, il y en a la moitié qui courent grand risque ; mais, si elles poussent le premier jour que la fièvre se déclare, on ne peut répondre de la vie d'aucun d'eux. C'est pourquoi il y a des médecins Chinois (et ceux-là ne sont pas moins prudents) qui n'approuvent point que l'on procure aux enfants la petite Vérole •• mais une chose qu'il faut savoir, c'est qu'aussitôt après cette insertion, on a recours aux potions et aux cordiaux, qui seuls suffisent le plus souvent pour la rendre plus dangereuse qu'elle n'est par elle-même. Plusieurs personnes sont persuadées que cette méthode de faire prendre la petite Vérole par le nez, comme du tabac en poudre, est plus douce et moins à craindre que celle des Au-
glais, qui emploient l'incision, parce que le levain de cette maladie leur parait devoir produire plutôt de mauvais effets, quand il est succulé dans des chairs vives, que quand il est iaséré parla x'espiration, éiaut dit-on, tempérée par daut'/es esprits. Mais ce raisonnement, qui est du P. d'EntrecoUes, jésuite, est pitoyable aux yeux de quiconque sait connaître et observer la nature. Par quelque voie que la même quantité de /enin entre dans le sang, il est de fait qu'elle produit toujours les mêmes effets (1).
« Ce n'est pas ainsi, dit M. Bousquet (2), que s'y prenait la Thessalienne ; elle se servait de trois aiguilles rapprochéco eù liées ensemble.
« M. Sutton, chirurgien anglais, y substitua la lancette ; il remployait pour introduire sous l'épiderme, comme on y introduit aujourd'hui le vaccin, le liquide variolique puisé aux pustules d'un enfant discrètement atteint.
« Le jour où l'inoculation variolique est pratiquée, on n'aperçoit nul changement dans la partie piquée ; le second jour, on ae voit rien encore à l'œil nu ; mais, à la loupe, on distingue une petite tache d'un rouge orangé, semblable à une morsure de puce. Le troisième jour, cette tache augmente en largeur, et, alors même que l'œil ne voit rien, le
(1) Lettres édifiantes et curieuses, écrites des missions étrangères, par quelques Missionnaires de la Compagnie de Jésus. Tome XX et le Journal des Sçavans. Juin 1732.
(2) Bousquet. Nouveau traité de la vaccine et des éruptions variuleuses.\o\. in- 8 , p. 584. Paria. J.-B. Baillière, 18i8, p. 118.
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doigt sent comme un petit tubercule. Le quatrième jour, le malade se plaint d'une légôi'C démangeaison à l'endroit de la piqûre. Le tubercule devient de plus en plus sensible au toucher ; il donne la sensation d'une lentille. Vu à la loupe, on dirait une espèce de vessie remplie d'une petite quantité do liqueur claire et séreuse ; ces changements deviennenl plus sensibles les jours suivants. Le sixième, il sj vient un peu de raideur dans l'aisselle, ma^s fous les inoculés, il s'en faut bien, n'éprouvent pas cet effet. De ce moment, la pustule, qui jusqu'ici ôiaii rouge, blanchit au centre, s'aplatit, se creuse, s'entoure d'un cercle- rouge, ei le tout forme un noyau phlegmoneux plus ou moins douloureux. Le septième jour, la pustule prend plus de développement, e' uous les caractères ci-dessus se prononcent davantage. Du onzième au douzième Jour, les boutons brunissent, se sèchent et la croûte 3'en va bientôt en écailles, laissant à sa place une cicatrice ordinairement très marquée.
« Vers le septième jour, commence un nouvel ordre de phénomènes. La maladie, qui avait paru toute locale, se généralise, et, en effet, à la fin du septième ou au début du huitième jour, on voit survenir tous les symptômes d'invasion delà variole discrète naturelle : pesanteur de tête, malaise, 'assitude, frissons, fièvre, nausées, vomissements. Cet état, qui dure trois jours, annonce et précède une éruption générale, laquelle débute par le visage et s'étend successivement au cou, à la poitrine et
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aux membres. C'est ce qu'on appelle lerupLiuu secondaire.
« Cependant cette éruption peut manquer et manque même assez souvent. Elle se compose ordinairement d'un petit nombre de boutons répandus ça et là sur toute l'étendue de la surface du corps. Il y en a quelquefois plus, quelquefois moins ; mais on estime que la moyenne est de trente à quarante, ce qui constitue la variole la plus discrète et la plus béni;^ne. En trois jours, les boutons entrent en pleine suppuration ; mais, trop peu nombreux pour causer la fièvre, ils suivent tranquillement leur marche jusqu'à la fin, et les malades traversent, sans y penser, la période la plus dangereuse de la petite vérole naturelle.
« Comparons maintenant la variole artificielle avec la variole spontanée. Et d'abord la période d'incubation, c'est-à-dire le temps qui s'écoule entre l'infection et l'explosion des premiers symptômes, est loin d'être la même des deux parts. Ici elle va communément jusqu'au septième ou huitième jour, là elle dure à peine trois jours.
" En second lieu, la variole naturelle n'a qu'une éruption, et cette éruption, tantôt rare et tantôt très abondante, se répand indistinctement, quoiqu'inégalement, sur tout le corps. La variole artificielle a deux éruptions distinctes, l'une primitive, locale, exactement bornée aux points d'insertion ; la seconde consécutive et générale. Et ces deux éruptions ne naissent pas de la même manière ;
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celle qui répond aux piqûres se prépare en silence, secrètement en quelque sorte, et éclate à son heure, c'est-à-dire à la fin du troisième jour ; l'autre, au contraire, beaucoup plus tardive, s'annonce par une fièvre, à la vérité très-légère. Cette fièvre, sauf la vivacité, répond assez, bien à celle qui précède l'éruption dans la petite vérole naturelle.
" Il y a donc dans la variole de la nature deux fièvres, la primitive et la secondaire ; mais il n'y a qu'une éruption. Dans la variole de l'art, c'est l'inverse; il y a deux éruptions, mais il n'y a qu'une fièvre, laquelle répond à la fièvre secondaire, si ce n'est qu'elle est beaucoup plus légère et que même elle manque souvent.
« La petite vérole artificielle ne marque qu'aux endroits d'insertion, parce que là seulement il y a suppuration et qu'il n'y en a pas aux boutons secondaires. Les rougeurs mêmes, qui souvent durent plusieurs mois après la petite vérole naturelle, passent fort vite dans l'inoculée.
« Ainsi, l'inoculation n'a "pas seulement l'avantage de réduire le nombre des boutons et de les faire inoffensifs au point de vue des traces consécutives, elle a encore celui d'atténuer et souvent de supprimer la fièvre secondaire. Etvoilàjustement ce qui la rendait si bénigne. Il y avait, au temps où l'on pratiquait la variolisation, des inoculés qui gardaient la chambre sans prendre le lit; d'autres même qui sortaient comme de coutume. L'Impératrice de Russie se promena tous les jours en carrosse.
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et elle écrivait à Voltaire : « C'est bien la peine de y> faire tant de bruit pour une pareille bagatelle, et j> d'empêcher les gens de se sauver la vie si aisén ment et si gaiement. r>
Pourquoi le même virus agit-il si diversement entre les mains de lart et entre celles de la nature? Pourquoi n'y a-t-il qu'une éruption dans la variole naturelle? Pourquoi y en a-t-il deux dans la variole inoculée ? Pourquoi tant de bénignité d'un côté? Pourquoi tant de danger de l'autre?
Bousquet s'est posé toutes ces questions, et son esprit sévère n'y a pas trouvé de réponses qui le satisfissent. « On a dit et j'ai dit moi-même, dit-il, p. 124 de son Traité, que, dans la variole inoculée, l'économie, surprise en quelque sorte par une cause inattendue, ne la recevait qu'à regret et se prêtait mal à s:s effets ; mais, toute réflexion faite, les bienfaits de l'inoculation étaient trop constants pour les faire dépendre des dispositions individuelles qui varient sans cesse. Ce serait d'ailleurs supposer que tous les inoculés étaient dans le même état, et il n'y a pas d'apparence.
r> A des effets constants il- faut des causes invariables. La plus importante, à mon sens, est dans la voie même que prend le virus varioleux pour s'introduire dans l'organisme. Et encore, je ne sais pas bien la route qu'il prend dans la voie naturelle, mais je suppose qu'il passe par les voies respiratoires. Dans la variole inoculée, le médecin le dépose sous l'épiderme et l'abandonne à l'absorption.
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Mais c'est reculer la difflculté sans la résoudre. Il reste toujours à dire comment cette différence dans le mode de pénétration peut en entraîner tant d'autres, r,
Peu-être Bousquet se montre-t-il ici trop exigeant. La variole naturelle se propage certainement par les voies respiratoires, et l'imprégnation de tout l'organisme qui doit en résulter se traduit par un cortège de symptômes généraux dont nous avons signalé la gravité (3). Serait-ce faire acte de témérité que d'attribuer à l'exiguité des parcelles de peau occupées d'abord par le virus, inoculé à la lancette, la faiblesse de la réaction générale? Et quand on demande l'explication de l'éruption secondaire dans la variole artificielle, ne doit-on pas se contenter de cette réponse qu'ici l'imprégnation générale n'est que le résultat des irradiations consécutives parties des foyers locaux et auxquelles il a fallu le temps de produire leur effet? Enfin, l'absence de fièvre secondaire — fièvre de suppuration — est de droit, puisque les boutons de l'éruption secondaire à l'inoculation ne suppurent pas, la peau, en raison de l'immunité créée dès le cinquième jour par le travail local de l'éruption, n'étant plus apte à la pustulation proprement dite. (21)
Quoi qu'il en soit de cette hypothèse et de la valeur qu'on sera porté à y donner, nous ferons remarquer que cette différence dans l'intensité des symptômes de la variole naturelle et de la variole
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artificielle se remarque au môme degré chez la vache ou le cheval que dans l'espèce humaine.
12. Jusqu'à ces derniers temps, il n'avait jamais été question que de la variolisation par inoculation, c'est-à-dire par la voie de l'absorption par le réticule de Malpig'hi. C'est ce que, de tout temps, on a, par abréviation, appelé inoculation.
Une ère nouvelle semble s'ouvrir aujourd'hui à cette pratique. Si peu avancée qu'elle soit, au moment où s'impriment ces hgues, nous ne pouvons nous dispenser d'en parler.
Grâce aux récentes et mémorables expériences de M . Pasteur et de ses disciples d'une part, et à celles de MM. Chauveau, Arloing, Carne vin, Thomas et Toussaint, de l'autre, l'efficacité de l'inoculation et celle de l'injection, dans le tissu conjonctif, dans les vaisseaux lymphatiques ou dans les veines, des principes actifs de la vaccine, du choléra des poules, de la fièvre charbonneuse et du charbon symptomatique des animaux domestiques, n'attendent plus leur démonstration. Ces principes, ainsi introduits dans l'économie, sont susceptibles de donner l'immunité à la maladie d'où ils proviennent. Cette immunité, toutefois, ne s'obtient pas, dans tous les cas, en vertu d'un processus identique.
C'est ainsi que MM. Arloing, Carnevin et Thomas ont démontré que le microbe du charbon symptomatique se comporte tout différemment, suivant
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qu'il est inoculé dans le tissu cellulaire ou introduit dans le sang par une injection.
Quand il est inoculé dans le tissu cellulaire, les accidents auxquels il donne lieu sont mortels. Introduit dans le sang, au contraire, il ne détermine que des phénomènes généraux très éphémères, mais qui ont un efifet durable, car l'immunité est acquise à l'organisme, et désormais il peut supporter impunément l'inoculation dans le tissu cellulaire; elle reste sans effets. Il devient donc possible de vacciner un animal, contre le charbon symptomatique, par les voies veineuses, avec son propre microbe, à la condition expresse d'éviter, pendant l'opération, que l'inoculation se fasse par le tissu cellulaire.
C'est par la jugulaire que l'injection est pratiquée. La peau est incisée et la veine dépouillée, par une dissection attentive, de sa tunique celluleuse ; puis, avec la canule aiguisée de la seringue-Pravaz, bien nettoyée à sa surface, et dans laquelle on a aspiré, au préalable, le liquide que contenait cette canule, en soulevant le piston de la seringue, on traverse d'outre en outre les parois de la veine. Cela fait, on abaisse le piston, et, une fois le liquide injecté, on a soin de relever le piston de la seringue, afin d'aspirer du sang de la veine et d'opérer ainsi le lavage intérieur de la canule. Grâce à ces précautions bien observées, les expérimentateurs lyonnais ont pu pratiquer la vaccination iiitra-vf;ineuse du charbon symptomatique sur trois
cents animaux avec le plus grand succès et sans aucun accident, et leur conférer ainsi l'immunité à cette maladie. (1)
De son côté, M. Sanderson a fait, en Angleterre, des expériences du même ordre avec le virus de la pleuro-pneumonie épizootique. Il a donné à des vaches l'immunité à cette maladie par l'injection intra-veineuse du liquide virulent, et MAI. Thiernesse et Degive ont, avec le même résultat, répété ces expériences en Belgique (2). Enfin, M. Chauveau a montré, par les injections intra-cellulaires, intralymphatiques et intra-veineuses, qu'on pouvait donner au cheval l'immunité vaccinale, sans qu'aucune éru2')tion de liore-'pox a'p'parût ext&Heurement.
Je suis arrivé à un résultat analogue. Vers la fin du mois de j uillet dernier, m'occupant de faire des expériences dans le but de rechercher ce que devient le virus varioleux introduit dans l'économie par voie d'absorption générale, j'ai fait, à un jeune veau, une injection sous-cutanée abondante de liquide variolique. Pour empêcher l'inoculation directe, j'eus soin de faire une incision préalable et de cautériser les lèvres de la plaie au nitrate d'argent; j'introduisis alors ma seringue profon-
(1) "Voyez, pour plus de détails, Bulletin de l'Académie de médecine de Paris, 1881, p. 1206.
(2) Inoculation préventive de la pleuropneumonie contagieuse des bêtes bovines par injection intra-veineuse. Bulletin de l'Acndfmte royale de médecine de Belgique, 1882, p. 725.
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dément et poussai l'injection. Quatre jours après, comme il arrive quelquefois, même à la suite d'injections d'eau fraîche, je constatai qu'à l'endroit où la matière avait été déposée, il s'était produit une petite nodosité, qui grossit et qui, vers le septième jour, avait acquis le volume d'un marron. Qu'était-ce que cette nodosité? Dès le quatrième jour, j'y avais fait une ponction, j'en avais extrait un peu de liquide et j'avais inoculé ce .liquide à un autre veau pour m'assurer que ce n'était pas du liquide variolique ; l'inoculation avait été sans effet. Au bout du septième jour, je renouvelai la même tentative ; le résultat fut nul également.
Je soumis alors le premier veau à l'inoculation du virus vaccin, ainsi que je le pratique périodiquement sur un grand nombre de bêtes de cette espèce; j'ajoute que, depuis environ trois ans, je n'ai pas rencontré un seul sujet réfractaire. J'étais donc en droit de penser que, si l'inoculation ne produisait pas d'effet sur le sujet en expérimentation, c'est qu'il avait acquis une immunité absolue par le fait de l'injection intra-cellulaire de matière variolique. Eh! bien, il y eut absence complète de toute manifestation vaccinale.
N'est-il pas permis de se demander, après cela, si l'on ne- pourrait pas arriver à préserver les gens de la variole par l'injection du liquide varioleux, convenablement titré, dans le tissu cellulaire sous-cutané, sans avoir à redouter la production (le foyers épidémiques, ce qui serait d'un prix
inestimable chez certains peuples, opposés, par esprit de caste ou de secte, ou réfractaircs, à la vaccine, ou chez lesquels elle ne pénètre pas, et qui sont cependant ravagés par la variole ?
La question est loin d'être mûre et nous devons nous borner, pour l'instant, à ces quelques indications, toutes sommaires ; elles ne nous permettent pas de considérer, actuellement, la variolation autrement que comme le produit de l'inoculation directe de la variole.
A la considérer au point de vue des masses, l'inoculation était passible des plus sévères critiques : tel sujet, qui ne demandait que la préservation, éta't bel et bien frappé en plein ; tel autre, variolé dans les proportions demandées, communiquait à son voisin, non garanti, une variole grave et l'en faisait mourir ; celui-là, à son tour, créait autour de lui un foyer qu'il allait être difficile de circonscrire. Il y avait là, à toute évidence, une cause de danger public.
Autre chose était si l'on se plaçait au point de vue de l'individu. La préservation procurée par une variolation réussie étant devenue un article de foi, il était naturel que l'on se fît inoculer, soi et ses enfants, pour éloigner, au prix d'un risque relativement léger, un danger propre à terrifier les mères les plus vaillantes. Chacun pensant à soi d'abord — on sait que c'est par là que la charité bien ordonnée commence — se mettait ainsi à
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couvert et s'endormait en paix. Les heureux de la terre donc — et les médecins bien avisés — se faisaient inoculer et s'en trouvaient bien.
Faire profiter les masses du même bienfait, tel était le problème posé et dont la solution était avidement recherchée. A moins de n'en user que dans les déserts, l'inoculation était une arme à deux tranchants, dont il fallait se méfier. Inoculer tout le monde, n'eût-ce point été allumer un incendie imj ossible à éteindre?
Les esprits se tendaient à la recherche d'une solution qui était dans tous les vœux : l'application inoffensive généralisée d'un principe dont l'admission avait rouvert les coeurs à la confiance. Ce principe, malheureusement, était combattu par d'irréconciliables adversaires : « Blackmore et » Wagstag, nous dit Montfalcon, ouvrirent la " carrière à cette multitude d'hommes obscurs et r> faits pour l'être, qui armèrent, contre l'insertion » de la variole, l'ignorance, l'envie et la mauvaise n foi. Un prédicateur fanatique avait poussé le ri- " dicule jusqu'à dire, dans la chaire évangélique, r> que Job avait été inoculé par le diable. Les der- 5» niôres années du dix-huitième siècle ont vu y> s'élever contre la vaccine des détracteurs aussi « furieux et aussi absurdes. Les temps, les choses r> changent, les hommes sont toujours les mêmes. »
Ce fut au milieu de ces luttes et de ces intransigeances — le mot seul est nouveau — que la vaccine fut inventée. Elle apporta avec elle un im-
mense soulagement. On allait pouvoir désormais conjurer la plus effroyable des calamités par un moyen simple, inoffensif, et qu'on pourrait appliquer aux populations entières, sans avoir à appréhender d'allumer un incendie, qui ne pourrait s'éteindre qu'après avoir tout consumé. La joie fut universelle, le remède trouvé par Jenner répondait à toutes les aspirations.