‹ Traité de la vie éléganteChapitre 10 sur 15 · DÉMARCHE · texte numérisé non relu

DÉMARCHE

A quoi, si ce n'est à une subtance électrique, peut-on attribuer la magie avec laquelle la volonté s'intronise si majestueusement dans le regard, pour foudroyer les obstacles aux commandements du génie, ou filtre malgré nos hypocrisies, au travers de l'enveloppe humaine ?

Histoire intellectuelle de Louis Lambert,

DANS l'état actuel des connaissances humaines, cette théorie est, à mon avis, la science la plus neuve, et partant la plus curieuse qu'il y ait à traiter. Elle est quasi vierge. J'espère pouvoir démontrer la raison coefficiente de cette précieuse virginité scientifique par des observations utiles à l'histoire de l'esprit humain. Rencontrer quelque curiosité de ce genre, en quoi que ce soit, était déjà chose très difficile au temps de Rabelais ; mais il est peut-être plus difficile encore d'en expliquer l'existence aujourd'hui : ne faut-il pas que tout ait dormi autour d'elle,

Il8 THÉORIE

vices et vertus ? Sous ce rapport, sans être M. Ballanche, Perrault aurait, à son insu, fait un mythe dans la Belle au bois donnant. Admirable privilège des hommes dont le génie est tout naïveté ! Les œuvres sont des diamants taillés à facettes, qui réfléchissent et font rayonner les idées de toutes les époques. Lautour-Mézeray, homme d'esprit, qui sait mieux que personne traire la pensée, n'a-t-il pas découvert dans le Chat botté le mythe de VA?tnonce, celle des puissances modernes qui escompte ce dont il est impossible de trouver la valeur à la Banque de France, c'est-àdire tout ce qu'il y a d'esprit dans le public le plus niais du monde, tout ce qu'il y a de crédulité dans l'époque la plus incrédule, tout ce qu'il y a de sympathie dans les entrailles du siècle le plus égoïste ?

Or, dans un temps où, par chaque matin, il se lève un nombre incommensurable de cerveaux affamés d'idées, parce qu'ils savent peser ce qu'il y a d'argent dans une idée, et pressés d'aller à la chasse aux idées, parce que chaque nouvelle circonstance sublunaire crée une idée qui lui est propre ; n'y a-t-il pas un peu de mérite à trouver à Paris, sur un terrain si bien battu, quelque gangue dont se puisse extraire encore une paillette d'or ?

Ceci est prétentieux ; mais pardonnez à l'au-

teur son orgueil : faites mieux, avouez qu'il est légitime. N'est-il pas réellement bien extraordinaire de voir que, depuis le temps où l'homme marche, personne ne se soit demandé pourquoi il marche, comment il marche, s'il marche, s'il peut mieux marcher, ce qu'il fait en marchant, s'il n'y aurait pas moyen d'imposer, de changer, d'analyser sa marche : questions qui tiennent à tous les systèmes philosophiques, psychologiques et politiques dont s'est occupé le monde ?

Eh quoi ! feu M. Mariette, de l'Académie des sciences, a calculé la quantité d'eau qui passait, par chaque minime division du temps, sous chacune des arches du pont Royal, en observant les différences introduites par la lenteur des eaux, par l'ouverture de l'arche, par les variations atmosphériques des saisons ! et il n'est entré dans la tête d'aucun savant de rechercher, de mesurer, de peser, d'analyser, de formuler, le binôme aidant, quelle quantité fluide l'homme, par une marche plus ou moins rapide, pouvait perdre ou économiser de force, de vie, d'action, de je ne sais quoi que nous dépensons en haine, en amour, en conversation et en digression !...

Hélas ! une foule d'hommes, tous distingués par l'ampleur de la boîte cérébrale et par la lourdeur, par les circonvolutions de leur cervelle ; des mécaniciens, des géomètres enfin ont déduit

des milliers de théorèmes, de propositions, de lemmes, de corollaires sur le mouvement appliqué aux choses, ont révélé les lois du mouvement céleste, ont saisi les marées dans tous leurs caprices et les ont enchaînées dans quelques formules d'une incontestable sécurité marine ; mais personne, ni physiologiste, ni médecin sans malades, ni savant désœuvré, ni fou de Bicêtre, ni statisticien fatigué de compter ses grains de blé, ni quoi que ce soit d'humain, n'a voulu penser aux lois du mouvement appliqué à l'homme.

Quoi ! vous trouveriez plus facilement le De pafitoiiflis vetei'mn, invoqué par Charles Nodier, dans sa raillerie toute pantagruélique de VHistoire du roi de Bohême, que le moindre volume De re amhulatoria !...

Et cependant, il y a deux cents ans le comte Oxenstiern s'était écrié :

« C'est les marches qui usent les soldats et les courtisans ! »

Un homme déjà presque oublié, homme englouti dans l'océan de ces trente mille noms célèbres au-dessus desquels surnagent à grand 'peine une centaine de noms, Champollion, a consumé sa vie à lire les hiéroglyphes, transition des idées humaines naïvement configurées à l'alphabet chaldéen trouvé par un pâtre, perfectionné par des marchands ; autre transition de la vocalisa-

tion écrite à rimprimerie, qui a définitivement consacré la parole ; et nul n'a voulu donner la clef des hiéroglyphes perpétuels de la démarche humaine !

A cette pensée, à l'imitation de Sterne, qui a bien un peu copié Archimède, j'ai fait craquer mes doigts ; j'ai jeté mon bonnet en l'air, et je me suis écrié : Eurêka (j'ai trouvé) !

Mais pourquoi donc cette science a-t-elle eu les honneurs de l'oubli? N'est-elle pas aussi profonde, aussi frivole, aussi dérisoire que le sont les autres sciences ? N'y a-t-il pas un joli petit non-sens, la grimace des démons impuissants, au fond de ces raisonnements ? Ici, l'homme ne sera-t-il pas toujours aussi noblement bouffon qu'il peut l'être ailleurs ? Ici, ne sera-t-il pas toujours M. Jourdain, faisant de la prose sans le savoir, marchant, sans connaître tout ce que sa marche soulève de hautes questions? Pourquoi la marche de l'homme a-t-elle eu le dessous, et pourquoi s'est-on préférablement occupé de la marche des astres ? Ici, ne serons-nous pas, comme ailleurs, tout aussi heureux, tout aussi malheureux (sauf les dosages individuels de ce fluide nommé si improprement imagination), soit que nous sachions, soit que nous ignorions tout de cette nouvelle science ?

Pauvre homme du xix^ siècle ! En effet, quelles

jouissances as-tu définitivement extraites de la certitude où tu es d'être, suivant Cuvier, le dernier venu dans les espèces, ou Têtre progressif, suivant Nodier ? de l'assurance qui t'a été donnée du séjour authentique de la mer sur les plus hautes montagnes ? de la connaissance irréfragable qui a détruit le principe de toutes les religions asiatiques, le bonheur passé de tout ce qui fut, en déniant au soleil, par l'organe d'Herschell, sa chaleur, sa lumière ? Quelle tranquillité politique as-tu distillée des flots de sang répandus par quarante années de révolutions ? Pauvre homme ! tu as perdu les marquises, les petits soupers, l'Académie française ; tu ne peux plus battre tes gens et tu as eu le choléra. Sans Rossini, sans Taglioni, sans Paganini, tu ne t'amuserais plus ; et tu penses néanmoins, si tu n'arrêtes le froid esprit de tes institutions nouvelles, à couper les mains à Rossini, les jambes à Taglioni, l'archet à Paganini. Après quarante années de révolutions, pour tout aphorisme politique, Bertrand Barrère a naguère publié celui-ci :

« N'interromps pas une femme qui danse pour lui donner un avis. »

Cette sentence m'a été volée. N'appartenaitelle pas essentiellement aux axiomes de ma théorie ?

Vous demanderez pourquoi tant d'emphase pour cette science prosaïque, pourquoi emboucher si fort la trompette à propos de l'art de lever le pied ? Ne savez-vous donc pas que la dignité en toute chose est toujours en raison inverse de l'utilité ?

Donc, cette science est à moi ! Le premier j'y plante la hampe de mon pennon, comme Pizarre, en criant : Ceci est au roi d'Espagne ! quand il mit le pied sur l'Amérique. Il aurait dû cependant ajouter quelque petite proclamation d'investiture en faveur des médecins.

Cependant, Lavater a bien dit, avant moi, que, tout étant homogène dans l'homme, sa démarche devait être au moins aussi éloquente que l'est sa physionomie ; la démarche est la physionomie du corps. Mais c'était une déduction naturelle de sa première proposition. Tout en nous correspond à une cause interne. Emporté par le vaste cours d'une science qui érige en art distinct les observations relatives à chacune des manifestations particulières de la pensée humaine, il lui était impossible de développer la théorie de la démarche, qui occupe peu de place dans son magnifique et très prolixe ouvrage . Aussi les problèmes à résoudre en cette matière restent tout entiers à examiner, ainsi que les liens qui unissent cette partie de la vitahté à

l'ensemble de notre vie individuelle, sociale et nationale.

Et vera incessu

Patuit dea

« La déesse se révéla par sa démarche. »

Ces fragments de vers de Virgile, analogues d'ailleurs à un vers d'Homère, que je ne veux pas citer de peur d'être accusé de pédantisme, sont deux témoignages qui attestent l'importance attachée à la démarche par les anciens. Mais qui de nous, pauvres écoliers fouettés de grec, ne sait pas que Démosthènes reprochait à Nicobule de marcher à la diable, assimilant une pareille démarche, comme manque d'usage et de bon ton, à un parler insolent?

La Bruyère a écrit quelques lignes curieuses sur ce sujet ; mais ces quelques lignes n'ont rien de scientifique, et n'accusent qu'un de ces faits qui abondent par milliers dans cet art.

« Il y a, dit-il, chez quelques femmes, une grandeur artificielle attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, etc. »

Cela dit, pour témoigner de mon soin à rendre justice au passé, feuilletez les bibliographes, dévorez les catalogues, les manuscrits des bibliothèques ; à moins d'un palimpseste qui soit récemment gratté, vous ne trouverez rien de

plus que ces fragments, insouciants de la science en elle-même. Il y a bien des traités sur la danse, sur la mimique ; il y a bien le Traité du mouvement des animaux^ par Borelli ; puis quelques articles spéciaux faits par des médecins récemment effrayés de ce mutisme scientifique sur nos actes les plus importants ; mais, à l'exemple de Borelli, ils ont moins cherché les causes que constaté les eflfets : en cette matière, à moins d'être Dieu même, il est bien difficile de ne pas retourner à Borelli. Donc, rien de physiologique, de psychologique, de transcendant, de péripatéticiennement philosophique, rien ! Aussi donnerais-je pour le cauris le plus ébréché tout ce que j'ai dit, écrit, et ne vendrais-je pas au prix d'un globe d'or cette théorie toute neuve, jolie comme tout ce qui est neuf. Une idée neuve est plus qu'un monde : elle donne un monde, sans compter le reste. Une pensée nouvelle ! quelles richesses pour le peintre, le musicien, le poète ! Ma préface finit là. Je commence.

Une pensée a trois âges. Si vous l'exprimez dans toute la chaleur prolifique de sa conception, vous la produisez rapidement, par un jet plus ou moins heureux, mais empreint à coup sûr d'une verve pindarique. C'est Daguerre s'enfermant vingt jours pour faire son admirable

tableau de l'île Sainte-Hélène, inspiration toute dantesque.

Mais, si vous ne saisissez pas ce premier bonheur de génération mentale, et que vous laissiez sans produit ce sublime paroxysme de l'intelligence fouettée, pendant lequel les angoisses de l'enfantement disparaissent sous les plaisirs de la surexcitation cérébrale, vous tombez soudain dans le gâchis des difficultés : tout s'abaisse, tout s'affaisse ; vous vous blasez ; le sujet s'amollit ; vos idées vous fatiguent. Le fouet de Louis XIV > que vous aviez naguère pour mener votre sujet en poste, a passé aux mains de ces fantasques créatures ; alors, ce sont vos idées qui vous brisent, vous lassent, vous sanglent des coups sifflants aux oreilles, et contre lesquels vous regimbez. Voilà le poète, le peintre, le musicien qui se promène, flâne sur les boulevards, marchande des cannes, achète de vieux bahuts, s'éprend de mille passions fugaces, laissant là son idée, comme on abandonne une maîtresse plus aimante ou plus jalouse qu'il ne lui est permis de l'être.

Vient le dernier âge de la pensée. Elle s'est implantée, elle a pris racine dans votre âme, elle y a mûri ; puis, un soir ou un matin, quand le poète ôte son foulard, quand le peintre bâille encore, lorsque le musicien va souffler sa lampe,

en se souvenant d'une délicieuse roulade, en revoyant un petit pied de femme ou l'un de ces je ne sais quoi dont on s'occupe en dormant ou en s'éveillant, ils aperçoivent leur idée dans toute la grâce de ses frondaisons, de ses floraisons, ridée malicieuse, luxuriante, luxueuse, belle comme femme magnifiquement belle, belle comme un cheval sans défaut !

Et alors le peintre donne un coup de pied à son édredon, s'il y a un édredon, et s'écrie :

— C'est fini ! je ferai mon tableau !

Le poète n'avait qu'une idée, et il se voit à la tête d'un ouvrage.

— Malheur au siècle !... dit-il en lançant une de ses bottes à travers la chambre.

Ceci est la théorie de la démarche de nos idées.

Sans m 'engager à justifier l'ambition de ce programme pathologique, dont je renvoie le système aux Dubois, aux Maygrier du cerveau, je déclare que la Théorie de la démarche m'a prodigué toutes les délices de cette conception première, amour de la pensée ; puis tous les chagrins d'un enfant gâté dont l'éducation coûte cher et n'en perfectionne que les vices.

Quand un homme rencontre un trésor, sa seconde pensée est de se demander par quel hasard il l'a trouvé. Voici donc où j'ai rencontré

la Théorie de la démarche, et voici pourquoi personne jusqu'à moi ne l'avait aperçue...

Un homme devint fou pour avoir réfléchi trop profondément à l'action d'ouvrir ou de fermer une porte. Il se mit à comparer la conclusion des discussions humaines à ce mouvement qui, dans les deux cas, est absolument le même, quoique si divers en résultats. A côté de sa loge était un autre fou qui cherchait à deviner si l'œuf avait précédé la poule, ou si la poule avait précédé l'œuf. Tous deux parlaient, l'un de sa porte, l'autre de sa poule, pour interroger Dieu sans succès.

Un fou est un homme qui voit un abîme et y tombe. Le savant l'entend tomber, prend sa toise, mesure la distance, fait un escalier, descend, remonte, et se frotte les mains, après avoir dit à l'univers : « Cet abîme a dix-huit cent deux pieds de profondeur, la température du fond est de deux degrés plus chaude que celle de notre atmosphère. » Puis il vit en famille. Le fou reste dans sa loge. Ils meurent tous deux. Dieu seul sait qui du fou, qui du savant, a été le plus près du vrai. Empédocle est le premier savant qui ait cumulé.

Il n'y a pas un seul de nos mouvements, ni une seule de nos actions qui ne soit un abîme, où l'homme le plus sage ne puisse laisser sa

raison, et qui ne puisse fournir au savant l'occasion de prendre sa toise et d'essayer à mesurer l'infini. Il y a de l'infini dans le moindre gramen.

Ici, je serai toujours entre la toise du savant et le vertige du fou. Je dois en prévenir loyalement celui qui veut me lire ; il faut de l'intrépidité pour rester entre ces deux asymptotes. Cette Théorie ne pouvait être faite que par un homme assez osé pour côtoyer la folie sans crainte et la science sans peur.

Puis je dois encore accuser, par avance, la vulgarité du premier fait qui m'a conduit, d'inductions en inductions, à cette plaisanterie lycophronique. Ceux qui savent que la terre est pavée d'abîmes, foulée par des fous et mesurée par des savants, me pardonneront seuls l'apparente niaiserie de mes observations. Je parle pour les gens habitués à trouver de la sagesse dans la feuille qui tombe, des problèmes gigantesques dans la fumée qui s'élève, des théories dans les vibrations de la lumière, de la pensée dans les marbres, et le plus horrible des mouvements dans l'immobilité. Je me place au point précis où la science touche à la folie, et je ne puis mettre de garde-fous. Continuez.

En 1830, je revenais de cette délicieuse Touraine, où les femmes ne vieillissent pas aussi vite que dans les autres pays. J'étais au milieu de la

grande cour des Messageries, rue Notre-Damedes-Victoires, attendant une voiture, et sans me douter que j'allais être dans l'alternative d'écrire des niaiseries ou de faire d'immortelles découvertes. De toutes les courtisanes, la pensée est la plus impérieusement capricieuse : elle fait son lit, avec une audace sans exemple, au bord d'un sentier ; couche au coin d'une rue ; suspend son nid, comme l'hirondelle, à la corniche d'une fenêtre ; et, avant que l'amour ait pensé à sa flèche, elle a conçu, pondu, couvé, nourri un géant. Papin allait voir si son bouillon avait des yeux quand il changea le monde industriel en voyant voltiger un papier que ballottait la vapeur au-dessus de sa marmite. Faust trouva l'imprimerie en regardant sur le sol l'empreinte des fers de son cheval, avant de le monter. Les niais appellent ces foudroiements de la pensée un hasard, sans songer que le hasard ne visite jamais les sots.

J'étais donc au milieu de cette cour, où trône le mouvement, et j'y regardais avec insouciance les différentes scènes qui s'y passaient, lorsqu'un voyageur tombe de la rotonde à terre, comme une grenouille effrayée qui s'élance à l'eau. Mais, en sautant, cet homme fut forcé, pour ne pas choir, de tendre les mains au mur du bureau près duquel était la voiture, et de s'y appuyer

légèrement. Voyant cela, je me demandai pourquoi. Certes, un savant aurait répondu : « Parce qu'il allait perdre son centre de gravité. )) Mais pourquoi l'homme partage-t-il avec les diligences le privilège de perdre son centre de gravité ? Un être doué d'intelligence n'est-il pas souverainement ridicule quand il est à terre, par quelque cause que ce soit? Aussi le peuple, que la chute d'un cheval intéresse, rit-il toujours d'un homme qui tombe.

Cet homme était un simple ouvrier, un de ces joyeux faubouriens, espèce de Figaro sans mandoline et sans résille, un homme gai, même en sortant de diligence, moment où tout le monde grogne. Il crut reconnaître un de ses amis dans le groupe des flâneurs qui regardent toujours l'arrivée des diligences, et il s'avança pour lui appliquer une tape sur l'épaule, à la façon de ces gentilshommes campagnards ayant peu de manières, qui, pendant que vous rêvez à vos chères amours, vous frappent sur la cuisse en vous disant :

— Chassez- vous ?...

En cette conjoncture, par une de ces déterminations qui restent un secret entre l'homme et Dieu, cet ami du voyageur fit un ou deux pas. Mon faubourien tomba, la main en avant, jusqu'au mur, sur lequel il s'appuya ; mais, après

avoir parcouru toute la distance qui se trouvait entre le mur et la hauteur à laquelle arrivait sa tête quand il était debout, espace que je représenterais scientifiquement par un angle de quatrevingt-dix degrés, l'ouvrier, emporté par le poids de sa main, s'était plié, pour ainsi dire, en deux.

Il se releva la face turgide et rougie, moins par la colère que par un effort inattendu.

— Voici, me dis-je, un phénomène auquel personne ne pense, et qui ferait bouquer deux savants.

Je me souvins en ce moment d'un autre fait, si vulgaire dans son éventualité, que nous n'en avons jamais esgoussé la cause, quoiqu'elle accuse de sublimes merveilles. Ce fait corrobora l'idée qui me frappait alors si vivement, idée à laquelle la science des riens est redevable aujourd'hui de la Théorie de la démarche.

Ce souvenir appartient aux jours heureux de mon adolescence, temps de délicieuse niaiserie, pendant lequel toutes les femmes sont des Virginies, que nous aimons vertueusement, comme aimait Paul. Nous apercevons plus tard une infinité de naufrages, où, comme dans l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, nos illusions se noient ; et nous n'amenons qu'un cadavre sur la grève.

Alors, le chaste et pur sentiment que j'avais

pour ma sœur n'était troublé par aucun autre, et nous portions à deux la vie en riant. J'avais mis trois ou quatre cents francs en pièces de cent sous dans le nécessaire où elle serrait son fil, ses aiguilles, et tous les petits ustensiles nécessaires à son métier de jeune fille essentiellement brodeuse, parfileuse, couseuse et festonneuse. N'en sachant rien, elle voulut prendre sa table à ouvrage, toujours si légère ; mais il lui fut impossible de la soulever du premier coup, et il lui fallut émettre une seconde dose de force et de vouloir pour enlever sa boîte. Ce n'est pas la compromettre que de dire combien elle mit de précipitation à l'ouvrir, tant elle était curieuse de voir ce qui l'alourdissait. Alors, je la priai de me garder cet argent. Ma conduite cachait un secret, je n'ai pas besoin d'ajouter que je fus obligé de le lui confier. Bien involontairement, je repris l'argent sans l'en prévenir ; et, deux heures après, en reprenant sa boîte, elle l'enleva presque au-dessus de ses cheveux, par un mouvement de naïveté qui nous fit tant rire, que ce bon rire servit précisément à graver cette observation physiologique dans ma mémoire.

En rapprochant ces deux faits si dissemblables, mais qui procédaient de la même cause, je fus plongé dans une perplexité pareille à celle du

philosophe à camisole qui médita si profondément sur sa porte.

Je comparais le voyageur à la cruche pleine d'eau qu'une fille curieuse rapporte de la fontaine. Elle s'occupe à regarder une fenêtre, reçoit une secousse d'un passant, et laisse perdre une lame d'eau. Cette comparaison vague exprimait grossièrement la dépense vitale de fluide que cet homme me parut avoir faite en pure perte. Puis, de là, jaillirent mille questions qui me furent adressées, dans les ténèbres de l'intelligence, par un être tout fantastique, par ma Théorie de la démarche déjà née.

En effet, tout à coup mille petits phénomènes journaliers de notre nature vinrent se grouper autour de ma réflexion première, et s'élevèrent en foule dans ma mémoire comme un de ces essaims de mouches qui s'envolent, au bruit de nos pas, de dessus le fruit dont elles pompent les sucs au bord du sentier.

Ainsi je me souvins en un moment, rapidement, et avec une singulière puissance de vision intellectuelle :

Et des craquements de doigts, et des redressements de muscles, et des sauts de carpe que, pauvres écoliers, moi et mes camarades, nous nous permettions comme tous ceux qui restent trop longtemps en étude, soit le peintre dans

son atelier, soit le poète dans ses contemplations, soit la femme plongée dans son fauteuil ;

Et de ces courses rapides subitement arrêtées comme le tournoiement d'un soleil fini, auxquelles sont sujets les gens qui sortent de chez eux ou de chez elles, en proie à un grand bonheur ;

Et de ces exaltations produites par des mouvements excessifs, et si actives, que Henri III a été pendant toute sa vie amoureux de Marie de Clèves, pour être entré dans le cabinet où elle avait changé de chemise, au milieu d'un bal donné par Catherine de Médicis ;

Et de ces cris féroces que jettent certaines personnes, poussées par une inexplicable nécessité de mouvement, et pour exercer peut-être une puissance inoccupée ;

Et des envies soudaines de briser, de frapper quoi que ce soit, surtout dans des moments de joie, et qui rendent Odry si naïvement beau dans son rôle du maréchal ferrant de VÉginhard de campagne, quand il tape, au milieu d'un paroxysme de rire, son ami Vernet, en lui disant : « Sauve-toi, ou je te tue. »

Enfin plusieurs observations, que j'avais précédemment faites, m'illuminèrent, et me tenaillèrent l'intelligence si vigoureusement, que, ne songeant plus ni à mes paquets ni à ma voilure, je devins aussi distrait que l'est M. Ampère,

et revins chez moi, féru par le principe lucide et vivifiant de ma Théorie de la démarche. J'allais admirant une science, incapable de dire quelle était cette science, nageant dans cette science, comme un homme en mer, qui voit la mer et n'en peut saisir qu'une goutte dans le creux de sa main.

Ma pétulante pensée jouissait de son premier âge.

Sans autre secours que celui de l'intuition, qui nous a valu plus de conquêtes que tous les sinus et les cosinus de la science, et sans m'inquiéter ni des preuves, ni du qu*en dira-t-on, je décidai que l'homme pouvait projeter en dehors de lui-même, par tous les actes dus à son mouvement, une quantité de force qui devait produire un effet quelconque dans sa sphère d'activité.

Que de jets lumineux dans cette simple formule !

L'homme aurait-il le pouvoir de diriger l'action de ce constant phénomène auquel il ne pense pas ? Pourrait-il économiser, amasser l'indivisible fluide dont il dispose à son insu, comme la seiche aspire et distille, par un appareil inconnu, le nuage d'encre au sein duquel elle disparaît ? Mesmer, que la France a traité d'empirique, a-t-il raison, a-t-il tort ?

Pour moi, dès lors, le mouvement comprit la Pensée, action la plus pure de l'être humain ; le Verbe, traduction de ses pensées ; puis la Démarche et le Geste, accomplissement plus ou moins passionné du Verbe. De cette effusion de vie plus ou moins abondante, et de la manière dont l'homme la dirige, procèdent les merveilles du toucher, auxquelles nous devons Paganini, Raphaël, Michel-Ange, Huerta le guitariste, Taglioni, Liszt, artistes qui tous transfusent leurs âmes par des mouvements dont ils ont seuls le secret. Des transformations de la pensée dans la voix, qui est le toucher par lequel l'âme agit le plus spontanément, découlent les miracles de l'éloquence et les célestes enchantements de la musique vocale. La parole n'est-elle pas en quelque sorte la démarche du cœur et du cerveau ?

Alors, la Démarche étant prise comme l'expression des mouvements corporels, et la Voix comme celle des mouvements intellectuels, il me parut impossible de faire mentir le mouvement. Sous ce rapport, la connaissance approfondie de la démarche devenait une science complète.

N'y avait-il pas des formules algébriques à trouver pour déterminer ce qu'une cantatrice dépense d'âme dans ses roulades, et ce que nous dissipons d'énergie dans nos mouvements ? Quelle

gloire de pouvoir jeter à l'Europe savante une arithmétique morale avec les solutions de problèmes psychologiques aussi importants à résoudre que le sont ceux qui suivent :

La cavatine Di tanti palpiti est à la vie de la Pasta COMME I EST A X.

Les pieds de Vestris sont-ils à sa tête comme 100 EST A 2 ?

Le mouvement digestif de Louis XVIII a-til été à la durée de son règne comme 1814 est à 93 !

Si mon système eût existé plus tôt, et qu'on eût cherché des proportions plus égales entre 1814 et 93, Louis XVIII régnerait peut-être encore.

Quels pleurs je versai sur le tohu-bohu de mes connaissances, d'où je n'avais extrait que de misérables contes, tandis qu'il pouvait en sortir une physiologie humaine ! Étais-je en état de rechercher les lois par lesquelles nous envoyons plus ou moins de force du centre aux extrémités ; de deviner où Dieu a mis en nous le centre de ce pouvoir ; de déterminer les phénomènes que cette faculté devait produire dans l'atmosphère de chaque créature ?

En effet, si, comme l'a dit le plus beau génie analytique, le géomètre qui a le plus écouté Dieu aux portes du sanctuaire, une balle de

pistolet lancée au bord de la Méditerranée cause un mouvement qui se fait sentir jusque sur les côtes de Chine, n'est-il pas probable que, si nous projetons en dehors de nous un luxe de force, nous devons, ou changer autour de nous les conditions de l'atmosphère, ou nécessairement influer, par les effets de cette force vive qui veut sa place, sur les êtres et les choses dont nous sommes entourés ?

Que jette donc en l'air l'artiste qui se secoue les bras, après l'enfantement d'une noble pensée qui l'a tenu longtemps immobile? Où va cette force dissipée par la femme nerveuse qui fait craquer les délicates et puissantes articulations de son cou, qui se tord les mains, en les agitant, après avoir vainement attendu ce qu'elle n'aime pas à trop attendre ?

Enfin, de quoi mourut le fort de la Halle qui, sur le port, dans un défi d'ivresse, leva une pièce de vin ; puis qui, gracieusement ouvert, sondé, déchiqueté brin à brin par messieurs de l 'Hôtel- Dieu, a complètement frustré leur science, filouté leur scapel, trompé leur curiosité, en ne laissant apercevoir la moindre lésion, ni dans ses muscles, ni dans ses organes, ni dans ses fibres, ni dans son cerveau? Pour la première fois peut-être, M. Dupuytren, qui sait toujours pourquoi la mort est venue, s'est demandé

pourquoi la vie était absente de ce corps. La cruche s'était vidée.

Alors, il me fut prouvé que l'homme occupé à scier du marbre n'était pas bête de naissance, mais bête parce qu'il sciait du marbre. Il fait passer sa vie dans le mouvement des bras, comme le poète fait passer la sienne dans le mouvement du cerveau. Tout mouvement a ses lois. Kepler, Newton, Laplace et Legendre sont tout entiers dans cet axiome. Pourquoi donc la science a-t-elle dédaigné de rechercher les lois d'un mouvement qui transporte à son gré la vie dans telle ou telle portion du mécanisme humain, et qui peut également la projeter en dehors de l'homme ?

Alors, il me fut prouvé que les chercheurs d'autographes, et ceux qui prétendent juger le caractère des hommes sur leur écriture, étaient des gens supérieurs.

Ici, ma Théorie de la démarche acquérait des proportions si discordantes avec le peu de place que j'occupe dans le grand râtelier d'où mes illustres camarades du xix^ siècle tirent leur provende, que je laissai là cette grande idée, comme un homme effrayé d'apercevoir un gouffre. J'entrais dans le second âge de la pensée.

Néanmoins, je fus si curieusement affriandé par la vue de cet abîme, que, de temps en temps.

je venais goûter toutes les joies de la peur, en le contemplant au bord, et m'y tenant ferme à quelques idées bien plantées, bien feuillues. Alors, je commençai des travaux immenses et qui eussent, selon l'expression de mon élégant ami Eugène Sue, décorné un bœuf moins habitué que je ne le suis à marcher dans mes sillons, nuit et jour, par tous les temps, nonchalant de la bise qui souffle, des coups, et du fourrage injurieux que le journalisme nous distribue.

Comme tous ces pauvres prédestinés de savants, j'ai compté des joies pures. Parmi ces fleurs d'étude, la première, la plus belle, parce qu'elle était la première, et la plus trompeuse, parce qu'elle était la plus belle, a été d'apprendre, par M. Savary de l'Observatoire, que déjà l'Italien Borelli avait fait un grand ouvrage De actu animalium (du mouvement des animaux).

Combien je fus heureux de trouver un Borelli sur le quai ! combien peu me pesa l'in-quarto à rapporter sous le bras ! en quelle ferveur je l'ouvris ; en quelle hâte je le traduisis ! Je ne saurais vous dire ces choses. Il y avait de l'amour dans cette étude. Borelli était pour moi ce que Baruch fut pour La Fontaine. Comme un jeune homme dupe de son premier amour, je ne sentais de Borelli ni la poussière accumulée dans ses

pages par les orages parisiens, ni la senteur équivoque de sa couverture, ni les gr?ins de tabac qu'y avait bissés le vieux médecin auquel il appartint jadis, et dont je fus jaloux en lisant ces mots écrits d'une main tremblante : Ex lihris Angard.

Brst ! quand j'eus lu Borelli, je jetai Borelli, je maudis Borelli, je méprisai le vieux Borelli, qui ne me disait rien de actu, comme plus tard le jeune homme baisse la tête en reconnaissant sa première amie, l'ingrat ! Le savant Italien, doué de la patience de Malpighi, avait passé des années à éprouver, à déterminer la force des divers appareils établis par la nature dans notre système musculaire. Il a évidemment prouvé que le mécanisme intérieur de forces réelles constitué par nos muscles avait été disposé pour des efforts doubles de ceux que nous voulions faire.

Certes, cet Italien est le machiniste le plus habile de cet opéra changeant nommé l'homme. A suivre, dans son ouvrage, le mouvement de nos leviers et de nos contre -poids, à voir avec quelle prudence le Créateur nous a donné des balanciers naturels pour nous soutenir en toute espèce de pose, il est impossible de ne pas nous considérer comme d'infatigables danseurs de corde. Or, je me souciais peu des moyens, je

voulais connaître les causes. De quelle importance ne sont-elles pas ! Jugez. Borelli dit bien pourquoi l'homme, emporté hors du centre de gravité, tombe ; mais il ne dit pas pourquoi souvent l'homme ne tombe pas, lorsqu'il sait user d'une force occulte, en envoyant à ses pieds une incroyable puissance de rétraction.

Ma première colère passée, je rendis justice à Borelli. Nous lui devons la connaissance de Vaire humaine : en d'autres termes, de l'espace ambiant dans lequel nous pouvons nous mouvoir sans perdre le centre de gravité. Certes, la dignité de la démarche humaine doit singulièrement dépendre de la manière dont un homme se balance dans cette sphère au delà de laquelle il tombe. Nous devons également à l'illustre Italien des recherches curieuses sur la dynamique intérieure de l'homme. Il a compté les tuyaux par lesquels passe le fluide moteur, cette insaisissable volonté, désespoir des penseurs et des physiologistes ; il en a mesuré la force ; il en a constaté le jeu ;.il a donné généreusement à ceux qui monteront sur ses épaules pour voir plus loin que lui, dans ces ténèbres lumineuses, la valeur matérielle et ordinaire des afltets produits par notre vouloir ; il a pesé la pensée, en montrant que la machine musculaire est en disproportion avec les résultats obtenus par l'homme, et qu'il

se trouve en lui des forces qui portent cette machine à une puissance incomparablement plus grande que ne Test sa puissance intrinsèque.

Dès lors, je quittai Borelli, certain de ne pas avoir fait une connaissance inutile en conversant avec ce beau génie ; et je fus attiré vers les savants qui se sont occupés récemment des forces vitales. Mais, hélas ! tous ressemblaient au géomètre qui prend sa toise et chiffre l'abîme ; moi, je voulais voir l'abîme et en pénétrer tous les secrets.

Que de réflexions n'ai-je pas jetées dans ce gouffre, comme un enfant qui lance des pierres dans un puits pour en écouter les retentissements ! Que de soirs passés sur un mol oreiller à contempler les nuages fantastiquement éclairés par le soleil couchant ! Que de nuits vainement employées à demander des inspirations au silence ! La vie la plus belle, la mieux remplie, la moins sujette aux déceptions, est certes celle du fou sublime qui cherche à déterminer Tinconnu d'une équation à racines imaginaires.

Quand j'eus tout appris, je ne savais rien, et je marchais !... Un homme qui n'aurait pas eu mon thorax, mon cou, ma boîte cérébrale, eût perdu la raison en désespoir de cause. Heureusement, ce second âge de mon idée vint à finir. En entendant le duo de Tamburini et de Rubini,

dans le premier acte du Mosè, ma théorie m*apparut pimpante, joyeuse, frétillante, jolie, et vint se coucher complaisamment à mes pieds, comme une courtisane fâchée d'avoir abusé de la coquetterie et qui craint d'avoir tué l'amour.

Je résolus de constater simplement les effets produits en dehors de l'homme par ses mouvements, de quelque nature qu'ils fussent, de les noter, de les classer ; puis, l'analyse achevée, de rechercher les lois du beau idéal en fait de mouvement, et d'en rédiger un code pour les personnes curieuses de donner une bonne idée d'elles-mêmes, de leurs mœurs, de leurs habitudes : la démarche étant, selon moi, le prodrome exact de la pensée et de la vie.

J'allai donc le lendemain m'asseoir sur une chaise du boulevard de Gand, afin d'y étudierla démarche de tous les Parisiens qui, pour leur malheur, passeraient devant moi pendant la journée.

Et, ce jour-là, je récoltai les observations les plus profondément curieuses que j'aie faites dans ma vie. Je revins chargé comme un botaniste qui, en herborisant, a pris tant de plantes, qu'il est obligé de les donner à la première vache venue. Seulement, la Théorie de la démarche me parut impossible à publier sans dix-sept cents planches gravées, sans dix ou douze volumes de

texte, et des notes à effrayer feu l'abbé Barthélémy ou mon savant ami Parisot.

Trouver en quoi péchaient les démarches vicieuses ;

Trouver les lois à l'exacte observ-ation desquelles étaient dues les belles démarches ;

Trouver les moyens de faire mentir la démarche, comme les courtisans, les ambitieux, les gens vindicatifs, les comédiens, les courtisanes, les épouses légitimes, les espions, font mentir leurs traits, leurs yeux, leur voix ;

Rechercher si les anciens marchaient bien, quel peuple marche le mieux entre tous les peuples ; si le sol, le climat est pour quelque chose dans la démarche.

Brrr ! les questions jaillissaient comme des sauterelles î Sujet merveilleux ! Le gastronome, soit qu'il saisisse sa truelle pour soulever la peau d'un lavaret du lac d'Aix, celle d'un surmulet de Cherbourg, ou d'une perche de l'Indre ; soit qu'il plonge son couteau dans un filet de chevreuil, comme il s'en élabore quelquefois dans les forêts et s'en perfectionne dans les cuisines ; ce susdit gastronome n'éprouverait pas une jouissance comparable à celle que j'eus en possédant mon sujet. La friandise intellectuelle est la passion la plus voluptueuse, la plus dédaigneuse, la plus hargneuse : elle comporte la

critique, expression de l'amour-propre jaloux des jouissances qu'il a ressenties.

Je dois à l'art d'expliquer ici les véritables causes de la délicieuse virginité littéraire et philosophique qui recommande à tous les bons esprits la Théorie de la démarche ; puis la franchise de mon caractère m'oblige à dire que je ne voudrais pas être comptable de mes bavardages, sans les faire excuser par d'utiles observations.

Un moine de Prague, nommé Reuchlin, dont l'histoire a été recueillie par Marcomarci, avait un odorat si fin, si exercé, qu'il distinguait une jeune fille d'une femme, et une mère d'une femme inféconde. Je rapporte ces résultats entre ceux que sa faculté sensitive lui faisait obtenir, parce qu'ils sont assez curieux pour donner une idée de tous les autres.

L'aveugle qui nous a valu la belle lettre de Diderot, faite, par parenthèse, en douze heures de nuit, possédait une connaissance si approfondie de la voix humaine, qu'il avait remplacé le sens de la vue, relativement à l'appréciation des caractères, par des diagnostics pris dans les intonations de la voix.

La finesse des perceptions correspondait chez ces deux hommes à une égale finesse d'esprit, à un talent particulier. La science d'observation tout exceptionnelle dont ils avaient été doués

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