‹ Traité de la vie éléganteChapitre 9 sur 15 · PRINCIPES ŒCUMÉNIQUES DE LA TOILETTE · texte numérisé non relu

PRINCIPES ŒCUMÉNIQUES DE LA TOILETTE

Les gens qui s'habillent à la manière du manouvrier, dont le corps endosse quotidiennement, et avec insouciance, la même enveloppe, toujours crasseuse et puante, sont aussi nombreux que ces niais allant dans le monde pour n'y rien voir, mourant sans avoir vécu, ne connaissant ni la valeur d'un mets ni la puissance des femmes, ne disant ni un bon mot ni une sottise. Mais, « mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! »

S'il s'agit de les convertir à l'élégance, pourrontils jamais comprendre ces axiomes fondamentaux de toutes nos connaissances ?

La brute se couvre, le riche ou le sot se parent, l'homme élégant s'habille.

La toilette est, tout à la fois, une science, un art, une habitude, un sentiment.

En effet, quelle est la femme de quarante ans qui ne reconnaîtra pas une science profonde dans la toilette ? N'avouez- vous pas qu'il ne saurait exister de grâce dai s le vêtement, si vous n'êtes accoutumé à le porter? Y a-t-il rien de plus ridicule que la grisette en robe de cour? Et quant au sentiment de la toilette, combien, par le monde, compterez-vous de dévotes, de femmes et d'hommes auxquels sont prodigués l'or, les étoffes, les soieries, les créations les plus merveilleuse du luxe, et qui s'en servent pour se donner l'air d'une idole japonaise ! De là suit un aphorisme également vrai, que même les coquettes émérites et les professeurs de séduction doivent toujours étudier :

La toilette ne consiste pas tant dans le vêtement que dans une certaine manière de le porter.

Aussi n'est-ce pas tant le chiffon en lui-même que l'esprit du chiffon qu'il faut saisir. Il existe au fond des provinces, et même à Paris, un bon nombre de personnes capables de commettre, en fait de modes nouvelles, l'erreur de cette duchesse espagnole qui, recevant une précieuse cuvette de structure inconnue, crut, après bien des méditations, entrevoir que sa forme la desti-

nait à paraître sur la table, et offrit aux regards des convives une daube truffée, n'alliant pas des idées de propreté avec la porcelaine dorée de ce meuble nécessaire.

Aujourd'hui, nos mœurs ont tellement modifié le costume, qu'il n'y a plus de costume à proprement parler. Toutes les familles européennes ont adopté le drap, parce que les grands seigneurs, comme le peuple, ont compris instinctivement cette grande vérité : il vaut beaucoup mieux porter des draps fins, et avoir des chevaux, que de semer sur un habillement les pierreries du moyen âge et de la monarchie absolue. Alors, réduite à la toilette, l'élégance consiste en une extrême recherche dans les détails de l'habillement : c'est moins la simplicité du luxe qu'un luxe de simplicité. Il y a bien une autre élégance ; mais elle n'est que la vanité dans la toilette. Elle pousse certaines femmes à porter des étoffes bizarres pour se faire remarquer, à se servir d'agrafes en diamants pour attacher un nœud ; à mettre une boucle brillante dans la coque d'un ruban ; de même que certains martyrs de la mode, gens à cent louis de rente, habitant une mansarde et voulant se mettre dans le dernier genre, ont des pierres à leur chemise le matin, attachent leurs pantalons avec des boutons d'or, retiennent leurs fastueux lorgnons par des

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chaînes, et vont dîner chez Tabar !... Combien de ces Tantales parisiens ignorent, volontairement peut-être, cet axiome :

La toilette ne doit jamais être un luxe.

Beaucoup de personnes, même de celles auxquelles nous avons reconnu quelque distinction dans les idées, de l'instruction et de la supériorité de cœur, savent difficilement connaître le point d'intersection qui sépare la toilette de pied et la toilette de voiture !

Quel plaisir ineffable, pour l'observateur, pour le connaisseur, de rencontrer par les rues de Paris, sur les boulevards, ces femmes de génie qui, après avoir signé leur nom, leur rang, leur fortune, dans le sentiment de leur toilette, ne paraissent rien aux yeux du vulgaire, et sont tout un poème pour les artistes, pour les gens du monde occupés à flâner ! C'est un accord parfait entre la couleur du vêtement et les dessins ; c'est un fini dans les agréments qui révèle la main industrieuse d'une adroite femme de chambre. Ces hautes puissances féminines savent mer\^eilleusement bien se conformer à l'humble rôle de piéton, parce qu'elles ont maintes fois expérimenté les hardiesses autorisées par un

équipage ; car il n'y a que les gens habitués au luxe du carrosse qui savent se vêtir pour aller à

pied.

C'est à l'une de ces ravissantes déesses parisiennes que nous devons les deux formules suivantes :

L'équipage est un passe-port pour tout ce qu'une femme veut oser.

Le fantassin a toujours à lutter contre un préjugé.

D'où il suit que l'axiome suivant doit, avant tout, régler les toilettes des prosaïques piétons :

Tout ce qui vise à l'effet est de mauvais goût, comme tout ce qui est tumultueux.

Brummel a, du reste, laissé la maxime la plus admirable sur cette matière, et l'assentiment de l'Angleterre l'a consacrée :

Si le peuple vous regarde avec attention, vous

n'êtes pas bien mis : vous êtes trop bien mis, trop

empesé, ou trop recherché.

D'après cette immortelle sentence, tout fantassin doit passer inaperçu. Son triomphe est d'être à la fois vulgaire et distingué, reconnu par les siens et méconnu par la foule. Si Murât s'est fait surnommer le roi Franconi, jugez de la sévérité avec laquelle le monde poursuit un fat ! Il tombe au-dessous du ridicule. Le trop de recherche est peut-êtie un plus grand vice que le manque de soin, et l'axiome suivant fera frémir sans doute les femmes à prétentions :

Dépasser la mode, c'est devenir caricature.

Maintenant, il nous reste à détruire la plus grave de toutes les erreurs qu'une faussa expérience accrédite chez les esprits peu accoutumés à réfléchir ou à observer ; mais nous donnerons despotiquement et sans commentaires notre arrêt souverain, laissant aux femmes de bon goût et aux philosophes de salon le soin de le discuter :

Le vêtement est comme un enduit ; il met tout en relief, et la toilette a été inventée bien plutôt

pour faire ressortir des avantages corporels que pour voiler des imperfections.

D'où suit ce corollaire naturel :

LU

Tout ce qu'une toilette cherche à cacher, dissimuler, augmenter et grossir plus que la nature ou la mode ne l'ordonnent ou ne le veulent, est toujours censé vicieux.

Aussi toute mode qui a pour but un mensonge est essentiellement passagère et de mauvais goût.

D'après ces principes, dérivés d'une jurisprudence exacte, basés sur l'observation, et dus au calcul le plus sévère de l'amour-propre humain ou féminin, il est clair qu'une femme mal faite, déjetée, bossue ou boiteuse, doit essayer, par politesse, de diminuer les défauts de sa taille ; mais elle serait moins qu'une femme, si elle s'imaginait produire la plus légère illusion. Mademoiselle de la Vallière boitait avec grâce, et plus d'une bossue sait prendre sa revanche par les charmes de l'esprit ou par les éblouissantes richesses d'un cœur passionné. Nous ne savons pas quand les femmes comprendront qu'un défaut leur donne d'immenses avantages !... L'homme ou la femme parfaits sont les êtres les plus nuls.

Xous terminerons ces réflexions préliminaires, applicables à tous les pays, par un axiome qui peut se passer de commentaires :

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