EXEMPLE
Henry Monnier aurait certainement fait la caricature de ce gros monsieur, en mettant une tête au-dessus d'un tambour et dessous les baguettes en X. Cet inconnu semblait, en marchant, avoir peur d'écraser des œufs. Assurément, chez cet homme, le caractère spécial de la démarche était complètement aboli. Il ne marchait pas plus que les vieux canonniers n'entendent. Autrefois, il avait eu le sens de la locomotion, il avait sautillé peut-être ; mais aujourd'hui le pauvre homme ne se comprenait plus marcher. Il me fit l'aumône de toute sa vie et d'un monde de réflexions. Qui avait amolli ses jambes ? D'où provenaient sa goutte, son embonpoint? Étaient-ce les vices ou le travail qui l'avaient déformé? Triste réflexion ! le travail qui édifie et le vice qui détruit produisent en l'homme les mêmes résultats. Obéissant à son ventre, ce pauvre riche semblait tordu. Il ramenait péniblement ses jambes, l'une après l'autre, par un mouvement traînant et maladif, comme un mourant qui résiste à la mort, et se laisse traîner de force par elle sur le bord de la fosse.
Par un singulier contraste, après lui venait un homme qui allait, les mains croisées derrière le dos, les épaules effacées, tendues, les omoplates rapprochées ; il était semblable à un perdreau servi sur une rôtie. Il paraissait n'avancer que par le cou, et l'impulsion était donnée à tout son corps par le thorax.
Puis une jeune demoiselle, suivie d'un laquais, vint, sautant sur elle-même à l'instar des Anglaises. Elle ressemblait à une poule dont on a coupé les ailes, et qui essaye toujours de voler. Le principe de son mouvement semblait être à la chute de ses reins. En voyant son laquais armé d'un parapluie, vous eussiez dit qu'elle craignait d'en recevoir un coup dans la partie d'où partait son quasi-vol. C'était une fille de bonne maison, mais très gauche, indécente le plus innocemment du monde.
Ensuite je vis un homme qui avait l'air d'être composé de deux compartiments. Il ne risquait sa jambe gauche, et tout ce qui en dépendait, qu'après avoir assuré la droite et tout son système. Il appartenait à la faction des binaires. Évidemment son corps devait avoir été primitivement fendu en deux par une révolution quelconque, £t il s'était miraculeusement mais imparfaitement ressoudé. Il avait deux axes, sans avoir plus d'un cerveau.
Bientôt ce fut un diplomate, personnage squelettique, marchant tout d'une pièce comme ces pantins dont Joly oublie de tirer les ficelles ; vous l'eussiez cru serré comme une momie dans ses bandelettes. Il était pris dans sa cravate comme une pomme dans un ruisseau par un temps de gelée. S'il se retourne, il est clair qu'il est fixé sur un pivot et qu'un passant l'a heurté.
Cet inconnu m'a prouvé la nécessité de formuler cet axiome :
Le mouvement humain se décompose en TEMPS bien distincts ; si vous les confondez, vous arrivez à la roideur de la mécanique.
Une jolie femme, se défiant de la proéminence de son buse, ou gênée je ne sais par quoi, s'était transformée en Vénus Callipyge et allait comme une pintade, tendant le cou, rentrant son buse et bombant la partie opposée à celle sur laquelle appuyait le buse.
En effet, l'intelligence doit briller dans les actes imperceptibles et successifs de notre mouvement, comme la lumière et les couleurs se jouent dans les losanges des changeants anneaux du serpent. Tout le secret des belles démarches est dans la décomposition du mouvement.
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Puis venait une dame qui se creusait également comme la précédente. Vraiment, s'il y en avait eu une troisième, et que vous les eussiez observées, vous n'auriez pas pu vous empêcher de rire des demi-lunes toutes faites par ces protubérances exorbitantes.
La saillie prodigieuse de ces choses, que je ne saurais nommer, et qui dominent singulièrement la question de la démarche féminine, surtout à Paris, m'a longtemps préoccupé. Je consultai des femmes d'esprit, des femmes de bon goût, des dévotes. Après plusieures conférences où nous discutâmes le fort et le faible, en conciliant les égards dus à la beauté, au malheur de certaines conformations diaboliquement rondes, nous rédigeâmes cet admirable aphorisme :
En marchant, les femmes peuvent tout montrer, mais ne rien laisser voir.
— Mais certainement ! s'écria l'une des dames consultées, les robes n'ont été faites que pour cela.
Cette femme a dit une grande vérité. Toute notre société est dans la jupe. Otez la jupe à la femme, adieu la coquetterie ; plus de passions. Dans la robe est toute sa puissance : là où il y a
des pagnes, il n'y a pas d'amour. Aussi bon nombre de commentateurs, les Massorets surtout, prétendent que la feuille de figuier de notre mère Eve était une robe de cachemire. Je le pense.
Je ne quitterai pas cette question secondaire sans dire deux mots sur une dissertation vraiment neuve qui eut lieu pendant ces conférences :
Une femme doit-elle retrousser sa robe en marchant ?
Immense problème, si vous vous rappelez combien de femmes empoignent sans grâce, au bas du dos, un paquet d'étoffe, et vont en faisant décrire, par en bas, un immense hiatus à leurs robes ; combien de pauvres filles marchent innocemment en tenant leurs robes transversalement relevées, de manière à tracer un angle dont le sommet est au pied droit, dont l'ouverture arrive au-dessus du mollet gauche, et qui laissent voir ainsi leurs bas bien blancs, bien tendus, le système de leurs cothurnes et quelques autres choses. A voir les jupes de femmes ainsi retroussées, il semble que l'ont ait relevé par un coin le rideau d'un théâtre, et qu'on aperçoive les pieds des danseuses.
Et d'abord il passa en force de chose jugée que les femmes de bon goût ne sortaient jamais à pied par un temps de pluie ou quand les rues
étaient crottées ; puis il fut décidé souverainement qu'une femme ne devait jamais toucher à sa jupe en public et ne devait jamais la retrousser sous aucun prétexte.
— Cependant, dis-je, s'il y avait un ruisseau à passer ?
— Eh bien, monsieur, une femme comme il faut pince légèrement sa robe du côté gauche, la soulève, se hausse par un petit mouvement, et lâche aussitôt la robe. Ecco.
Alors je me souvins de la magnificence des plis de certaines robes ; alors je me rappelai les admirables ondulations de certaines personnes, la grâce des sinuosités, des flexuosités mouvantes de leurs cottes, et je n'ai pu résister à consigner ici ma pensée :
Il y a des mouvements de jupe qui valent un prix Montyon.
Il demeure prouvé que les femmes ne doivent lever leurs robes que très secrètement. Ce principe passera pour incontestable en France.
Et, pour en finir sur l'importance de la démarche en ce qui concerne les diagnostics, je vous prie de me pardonner une citation diplomatique.
La princesse de Hesse-Darmstadt amena ses trois filles à l'impératrice, afin qu'elle choisît entre elles une femme pour le grand-duc, dit un ambassadeur du dernier siècle, M. Mercy d'Argenteau. Sans leur avoir parlé, l'impératrice se décida pour la seconde. La princesse, étonnée, lui demanda la raison de ce bref jugement.
— Je les ai regardées toutes trois de ma fenêtre pendant qu'elles descendaient de carrosse, répondit l'impératrice. L'aînée a fait un faux pas ; la seconde est descendue naturellement ; la troisième a franchi le marchepied. L'aînée doit être gauche ; la plus jeune étourdie.
C'était vrai.
Si le mouvement trahit le caractère, les habitudes de la vie, les mœurs les plus secrètes, que direz-vous de la marche de ces femmes bien corsées, qui, ayant des hanches un peu fortes, les font monter, descendre alternativement, en temps bien égaux, comme les leviers d'une machine à vapeur, et qui mettent une sorte de prétention à ce mouvement systématique ? Ne doivent-elles pas scander l'amour avec une admirable précision.?
Pour mon bonheur, un agent de change ne manqua pas à passer sur ce boulevard, où trône la Spéculation. C'était un gros homme enchanté de lui-même, et tâchant de se donner de l'ai-
sance et de la grâce. Il imprimait à son corps un mouvement de rotation qui faisait périodiquement rouler et dérouler sur ses cuisses les pans de sa redingote, comme la voluptueuse jaquette de la Taglioni quand, après avoir achevé sa pirouette, elle se retourne pour recevoir les bravos du parterre. C'était un mouvement de circulation en rapport avec ses habitudes. Il roulait comme son argent.
Il était suivi par une grande demoiselle qui, les pieds serrés, la bouche pincée, tout pincé, décrivait une légère courbe, et allait par petites secousses, com.me si, mécanique imparfaite, ses ressorts étaient gênés, ses apophyses déjà soudées. Ses mouvements avaient de la roideur, elle faillait à mon huitième axiome.
Quelques hommes passèrent, marchant d'un air agréable. Véritables modèles d'une reconnaissance de théâtre, ils semblaient tous retrouver un camarade de collège dans le citoyen paisible et insouciant qui venait à eux.
Je ne dirai rien de ces paillasses involontaires qui jouent des drames dans la rue ; mais je les prie de réfléchir à ce mémorable axiome :
Quand le corps est en mouvement, le visage doit être immobile.
Aussi VOUS peindrais-je difficilement mon mépris pour l'homme affairé, allant vite, filant comme une anguille dans sa vase, à travers les rangs serrés des flâneurs. Il se livre à la marche comme un soldat qui fait son étape. Généralement, il est causeur, il parle haut, s'absorbe dans ses discours, s'indigne, apostrophe un adversaire absent, lui pousse des arguments sans réplique, gesticule, s'attriste, s 'égayé. Adieu, délicieux mime, orateur distingué !
Qu'auriez- vous dit d'un inconnu qui communiquait transversalement à son épaule gauche le mouvement de la jambe droite, et réciproquement celui de la jambe gauche à l'épaule droite, par un mouvement de flux et de reflux si régulier, qu'à le voir marcher vous l'eussiez comparé à deux grands bâtons croisés qui auraient supporté un habit ? C'était nécessairement un ouvrier enrichi.
Les hommes condamnés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujettis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé ; et il se trouve soit dans le thorax, soit dans les hanches, soit dans les épaules. Souvent le corps se porte tout entier d'un seul côté. Habituellement, les hommes d'étude inclinent la tête. Quiconque a lu la Physiologie du goût doit se souvenir de cette
expression : le nez à V ouest, comme M. Villemain. En effet, ce célèbre professeur porte sa tête avec une très spirituelle originalité, de droite à gauche.
Relativement au port de la tête, il y a des obser\'ations curieuses. Le menton en l'air à la Mirabeau est une attitude de fierté qui, selon moi, messied généralement. Cette pose n'est permise qu'aux hommes qui ont un duel avec leur siècle. Peu de personnes savent que Mirabeau prit cette audace théâtrale à son grand et immortel adversaire, Beaumarchais. C'étaient deux hommes également attaqués ; et, au moral comme au physique, la persécution grandit un homme de génie. N'espérez rien du malheureux qui baisse la tête, ni du riche qui la lève ; l'un sera toujours esclave, l'autre l'a été ; celui-ci est un fripon, celui-là le sera.
Il est certain que les hommes les plus imposants ont tous légèrement penché leur tête à gauche. Alexandre, César, Louis XIV, Newton, Charles XII, Voltaire, Frédéric II et Byron affectaient cette attitude. Napoléon tenait sa tête droite et envisageait tout rectangulairement. Il y avait habitude en lui de voir les hommes, les champs de bataille et le monde moral en face. Robespierre, homme qui n'est pas encore jugé, regardait aussi son assemblée en face. Danton
continua l'attitude de Mirabeau. M. de Chateaubriand incline la tête à gauche.
Après un mûr examen, je me déclare pour cette attitude. Je Tai trouvée à Tétat normal chez toutes les femmes gracieuses. La grâce (et le génie comporte la grâce) a horreur de la ligne droite. Cette observation corrobore notre sixième axiome.
Il existe deux natures d'hommes dont la démarche est incommutablement viciée : ce sont les marins et les militaires.
Les marins ont les jambes séparées, toujours près de fléchir, de se contracter. Obligés de se dandiner sur les tillacs pour suivre l'impulsion de la mer, à terre, il leur est impossible de marcher droit. Ils louvoient toujours : aussi commence-t-on à en faire des diplomates.
Les militaires ont une démarche parfaitement reconnaissable. Presque tous sont campés sur leurs reins comme un buste sur son piédestal ; leurs jambes s'agitent sous l'abdomen, comme si elles étaient mues par une âme subalterne chargée de veiller au parfait gouvernement des choses d'en bas. Le haut du corps ne paraît point avoir conscience des mouvements inférieurs. A les voir marcher, vous diriez le torse de l'Hercule Farnèse posé sur des roulettes, et qu'on amène au milieu d'un atelier. Voici
pourquoi : le militaire est constamment forcé de porter la somme totale de sa force dans le thorax ; il le présente sans cesse et se tient toujours droit. Or, pour emprunter à Amyot l'une de ses plus belles expressions, tout homme qui se dresse en pied pèse vigoureusement sur la terre, afin de s'en faire un point d'appui, et il y a nécessairement dans le haut du corps un contrecoup de la force qu'il puise ainsi dans le sein de la mère commune. Alors l'appareil locomotif se scinde nécessairement chez lui. Le foyer du courage est dans sa poitrine. Les jambes ne sont plus qu'un appendice de son organisation.
Les marins et les militaires appliquent donc les lois du mouvement dans le but de toujours obtenir un même résultat, une émission de force par le plexus solaire et par les mains, deux organes que je nommerais volontiers les seconds cerveaux de l'homme, tant ils sont intellectuellement sensibles et fluidement agissants. Or la direction constante de leur volonté dans ces deux agents doit déterminer une spéciale atrophie de mouvement, d'où procède la physionomie de leur corps.
Les militaires de terre et de mer sont les vivantes preuves des problèmes physiologiques qui ont inspiré cette théorie. La projection fluide de la volonté, son appareil intérieur, la pariété
de sa substance avec celle de nos idées, sa mobilité flagrante, ressortent évidemment de ces dernières observations. Mais l'apparente futilité de notre ouvrage ne nous permet pas d'y bâtir le plus léger système. Ici, notre but est de poursuivre le cours des démonstrations physiques de la pensée, de prouver que l'on peut juger un homme sur son habit pendu à une tringle, aussi bien que sur l'aspect de son mobilier, de sa voiture, de ses chevaux, de ses gens, et de donner de sages préceptes aux gens assez riches pour se dépenser eux-mêmes dans la vie extérieure. L'amour, le bavardage, les dîners en ville, le bal, l'élégance de la mise, l'existence mondaine, la frivolité, comportent plus de grandeur que les hommes ne le pensent. De là cet axiome :
Tout mouvement exorbitant est une prodigalité sublime.
Fontenelle a touché barre d'un siècle à l'autre par la stricte économie qu'il apportait dans la distribution de son mouvement vital. Il aimait mieux écouter que de parler ; aussi passait-il pour infiniment aimable. Chacun croyait avoir l'usufruit du spirituel académicien. Il disait
des mots qui résumaient la conversation, et ne conversait jamais. Il connaissait bien la prodigieuse déperdition de fluide que nécessite le mouvement vocal. Il n'avait jamais haussé la voix dans aucune occasion de sa vie ; il ne parlait pas en carrosse, pour ne pas être obligé d'élever le ton. Il ne se passionnait point. Il n'aimait personne ; on lui plaisait. Quand Voltaire se plaignit de ses critiques chez Fontenelle, le bonhomme ouvrit une grande malle pleine de pamphlets non coupés :
— Voici, dit-il au jeune Arouet, tout ce qui a été écrit contre moi. La première épigramme est de M. Racine le père.
Il referma la boîte.
Fontenelle a peu marché, il s'est fait porter pendant toute sa vie. Le président Rose lisait pour lui les éloges à l'Académie ; il avait ainsi trouvé moyen d'emprunter quelque chose à ce célèbre avare. Quand son neveu, M. d'Aube, dont Rulhière a illustré la colère et la manie de disputer, se mettait à parler, Fontenelle fermait les yeux, s'enfonçait dans son fauteuil, et restait calme. Devant tout obstacle, il s'arrêtait. Lorsqu'il avait la goutte, il posait son pied sur un tabouret et restait coi. Il n'avait ni vertus ni vices ; il avait de l'esprit. Il fit la secte des philosophes et n'en fut pas. Il n'avait jamais
pleuré, jamais couru, jamais ri. Madame du Deffand lui dit un jour :
— Pourquoi ne vous ai-je jamais vu rire ? Je n'ai jamais fait ah ! ah ! ah ! comme vous
autres, répondit-il, mais j'ai ri tout doucement, en dedans.
Cette petite machine délicate, tout d'abord condamnée à mourir, vécut ainsi plus de cent ans.
Voltaire dut sa longue vie aux conseils de Fontenelle.
— Monsieur, lui dit-il, faites peu d'enfantillages, c'est des sottises.
Voltaire n'oublia ni le mot, ni l'homme, ni le principe, ni le résultat. A quatre-vingts ans, il prétendait n'avoir pas fait plus de quatre-vingts sottises. Aussi madame du Châtelet remplaçât-elle le portrait du sire de Ferney par celui de Saint-Lambert.
Avis aux hommes qui virvouchent, qui parlent, qui courent, et qui, en amour, pindarisent» sans savoir de quoi il s'en va.
Ce qui nous use le plus, ce sont nos convictions. Ayez des opinions, ne les défendez pas, gardez-les ; mais des convictions, grand Dieu ! quelle effroyable débauche ! Une conviction politique ou littéraire est une maîtresse qui finit par vous tuer avec l'épée ou avec la langue. Voyez le visage d'un homme inspiré par une
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conviction forte : il doit rayonner. Si jusqu'ici les effluves d'une tête embrasée n'ont pas été visibles à l'œil nu, n'est-ce pas un fait admis en poésie, en peinture ? Et s'il n'est pas encore prouvé physiologiquement, certes, il est probable. Je vais plus loin et crois que les mouvements de l'homme font dégager un fluide animique. Sa transpiration est la fumée d'une flamme inconnue. De là vient la prodigieuse éloquence de la démarche, prise comme ensemble des mouvements humains.
Voyez.
Il y a des hommes qui vont tête baissée, comme celle des chevaux de fiacre. Jamais un riche ne marche ainsi, à moins qu'il ne soit misérable ; alors il a de l'or, mais il a perdu ses fortunes de cœur.
Quelques hommes marchent en donnant à leur tête une pose académique. Ils se mettent toujours de trois quarts, comme M. le comte Mole, l'ancien ministre des aff"aires étrangères ; ils tiennent leur buste immobile et leur cou tendu . On croirait voir des plâtres de Cicéron, de Démosthènes, de Cujas, allant par les rues. Or, si le fameux Marcel prétendait justement que la mauvaise grâce consiste à mettre de l'eflPort dans les m.ouvements, que pensez-vous de ceux qui prennent l'efl^ort comme type de leur attitude ?
DE LA DÉMARCHE lôl
D'autres paraissent n'avancer qu'à force de bras ; leurs mains sont des rames dont ils s'aident pour naviguer : ce sont les galériens de la démarche.
Il y a des niais qui écartent trop leurs jambes, et sont tout surpris de voir passer sous eux les chiens courant après leurs maîtres. Selon Pluvinel, les gens ainsi conformés font d'excellents cavaliers.
Quelques personnes marchent en faisant rouler, à la manière d'Arlequin, leur tête, comme si elle ne tenait pas. Puis il y a des hommes qui fondent comme des tourbillons ; ils font du vent, ils paraphrasent la Bible ; il semble que l'esprit du Seigneur vous ait passé devant la face si vous rencontrez ces sortes de gens. Ils vont comme tombe le couteau de l'exécuteur. Certains marcheurs lèvent une jambe précipitamment et l'autre avec calme : rien n'est plus original. D'élégants promeneurs font une parenthèse en appuyant le poing sur la hanche, et accrochent tout avec leur coude. Enfin, les uns sont courbés, les autres sont déjetés ; ceux-ci donnent de la tête de côté et d'autre, comme des cerfs-volants indécis ; ceux-là portent le corps en arrière ou en avant. Presque tous se retournent gauchement.
Arrêtons-nous.
Autant d'hommes, autant de démarches !