DOGMES
L'Église reconnaît sept péchés capitaux et n'admet que trois vertus théologales. Nous avons donc sept principes de remords contre trois sources de consolation ! Triste problème que celui-ci : 3 : 7 : : l'homme : X... Aussi nulle créature humaine, sans en excepter sainte Thérèse ni saint François d'Assise, n'a-t-elle pu échapper aux conséquences de cette proposition fatale .
Malgré sa rigueur, ce dogme gouverne le monde élégant comme il dirige l'univers catholique. Le mal sait stipuler des accommodements, le bien suit une ligne sévère. De cette loi éternelle, nous pouvons extraire un axiome confirmé par tous les dictionnaires des cas de co?iscience :
8o TRAITÉ
Le bien n'a qu'un mode, le mal en a mille.
Ainsi la vie élégante a ses péchés capitaux et ses trois vertus cardinales. Oui, l'élégance est une et indivisible, comme la Trinité, comme la liberté, comme la vertu. De là résultent les plus importants de tous nos aphorismes généraux :
Le principe constitutif de l'élégance est V unité.
Il n'y a pas d'unité possible sans la propreté, sans l'harmonie, sans la simplicité relative.
Mais ce n'est point la simplicité plutôt que l'harmonie, ni l'harmonie plutôt que la propreté, qui produisent l'élégance : elle naît d'une concordance mystérieuse entre ces trois vertus primordiales. La créer partout et soudain est le secret des esprits nativement distingués.
En analysant toutes les choses de mauvais goût qui entachent les toilettes, les appartements, les discours ou le maintien d'un inconnu, les observateurs trouveront toujours qu'elles pèchent par des infractions plus ou moins sensibles à cette triple loi de l'unité.
DE LA VIE ELEGANTE 8l
La vie extérieure est une sorte de système organisé, qui représente un homme aussi exactement que les couleurs du colimaçon se reproduisent sur sa coquille. Aussi, dans la vie élégante, tout s'enchaîne et se commande. Quand M. Cuvier aperçoit l'os frontal, maxillaire ou crural de quelque bête, n'en induit-il pas toute une créature, fût-elle antédiluvienne, et n'en reconstruit-il pas aussitôt un individu classé, soit parmi les sauriens ou les marsupiaux, soit parmi les carnivores ou les herbivores?... Jamais cet homme ne s'est trompé : son génie lui a révélé les lois unitaires de la vie animale.
De même, dans la vie élégante, une seule chaise doit déterminer toute une série de meubles, comme l'éperon fait supposer un cheval. Telle toilette annonce telle sphère de noblesse et de bon goût. Chaque fortune a sa base et son sommet. Jamais les Georges Cuvier de l'élégance ne s'exposent à porter des jugements erronés : ils vous diront à quel nombre de zéros, dans le chiffre des revenus, doivent appartenir les galeries de tableaux, les chevaux de race pure, les tapis de la Savonnerie, les rideaux de soie diaphane, les cheminées de mosaïque, les vases étrusques et les pendules surmontées d'une statue échappée au ciseau des Cortot ou des David. Apportez-leur enfin une seule patère :
ils en déduiront tout un boudoir, une chambre, un palais.
Cet ensemble rigoureusement exigé par l'unité rend solidaires tous les accessoires de l'existence ; car un homme de goût juge, comme un artiste, sur un rien. Plus l'ensemble est parfait, plus un barbarisme y est sensible. Il n'y a qu'un sot ou un homme de génie qui puisse mettre une bougie dans un martinet. Les applications de cette grande loi fashionable furent bien comprises de la femme célèbre (madame T...) à laquelle nous devons cet aphorisme :
On connaît l'esprit d'une maîtresse de maison en franchissant le seuil de sa porte.
Cette vaste et perpétuelle image qui représente (a) votre fortune ne doit jamais en être le spécimen infidèle ; car vous seriez placé entre deux écueils : l'avarice ou l'impuissance. Or, trop vain comme trop modeste, vous n'obéissez plus à cette unité, dont la moindre des conséquences est d'amener un heureux équilibre entre vos forces productrices et votre forme extérieure.
(a) Ces mots bien représenter, la représentation, n'ont pas d'autre origine. (Noie de l'Auteur.)
Une faute aussi capitale déduit toute une physionomie.
Premier terme de cette proposition, l'avarice a déjà été jugée ; mais, sans pouvoir être accusés d'un vice aussi honteux, beaucoup de gens, jaloux d'obtenir deux résultats, tâchent de mener une vie élégante avec économie. Ceux-là parviennent sûrement à un but : ils sont ridicules. Ne ressemblent-ils pas, à tout moment, à des machinistes inhabiles dont les décorations laissent apercevoir les ressorts, les contre-poids et les coulisses ? manquant ainsi à ces deux axiomes fondamentaux de la science :
L'effet le plus essentiel de l'élégance est de cacher les moyens.
'xxiv Tout ce qui révèle une économie est inélégant.
En effet, l'économie est un moyen. Elle est le nerf d'une bonne administration, mais elle ressemble à l'huile qui donne de la souplesse et de la douceur aux roues d'une machine : il ne faut ni la voir ni la sentir.
Ces inconvénients ne sont pas les seuls châtiments dont les gens parcimonieux soient punis. En restreignant le développement de leur exis-
tence, ils descendent de leur sphère, et, malgré leur pouvoir, se mettent au niveau de ceux que la vanité précipite vers l'écueil opposé. Qui ne frémirait pas de cette épouvantable fraternité ?
Que de fois n'avez- vous pas rencontré, à la ville ou à la campagne, des bourgeois semiaristocrates qui, parés outre mesure, sont obligés, faute d'un équipage, de calculer leurs visites, leurs plaisirs et leurs devoirs d'après Matthieu Laensberg? Esclave de son chapeau, madame redoute la pluie, et monsieur craint le soleil ou la poussière. Impressibles comme des baromètres, ils devinent le temps, quittent tout et disparaissent à l'aspect d'un nuage. Mouillés et crottés, ils s'accusent réciproquement, au logis, de leurs misères ; gênés partout, ils ne jouissent de rien.
Cette doctrine a été résumée par un aphorisme applicable à toutes les existences, depuis celle de la femme forcée de retrousser sa robe pour s'asseoir en voiture, jusqu'au petit prince d'Allemagne qui veut avoir des bouffes :
De l'accord entre la vie extérieure et la fortune résulte l'aisance.
L'observation religieuse de ce principe permet
seule à un homme de déployer, jusque dans ses moindres actes, une liberté sans laquelle la grâce ne saurait exister. S'il mesure ses désirs sur sa puissance, il reste dans sa sphère sans avoir peur d*en déchoir. Cette sécurité d'action, qu'on pourrait nommer la conscience du bien-être, nous préserve de tous les orages occasionnés par une vanité mal entendue.
Ainsi les experts de la vie élégante ne tracent pas de longs chemins en toile verte sur leurs tapis, et ne redoutent pas, pour eux, les visites d'un vieil oncle asthmatique. Ils ne consultent pas le thermomètre pour sortir avec leurs chevaux. Également soumis aux charges de la fortune et à ses bénéfices, ils ne paraissent jamais contrariés d'un dommage ; car, chez eux, tout se répare avec de l'argent, ou se résout par le plus ou moins de peine que prennent leurs gens. Mettre un vase, une pendule en cage, couvrir ses divans de housses, ensacher un lustre, n'est-ce pas ressembler à ces bonnes gens qui, après avoir fait des tirelires pour s'acheter des candélabres, les habillent aussitôt d'une gaze épaisse? L'homme de goût doit jouir de tout ce qu'il possède. Comme Fontenelle, il n'aime pas les choses qui veulent être trop respectées. A l'exemple de la nature, il ne craint pas d'étaler tous les jours sa splendeur ; il peut la reproduire. Aussi
n'attend-il pas que, semblables aux vétérans du Luxembourg, ses meubles lui attestent leurs services par de nombreux chevrons, pour en changer la destination, et ne se plaint-il jamais du prix excessif des choses, car il a tout prévu. Pour l'homme de la vie occupée, les réceptions sont des solennités ; il a ses sacres périodiques pour lesquels il fait ses déballages, vide ses armoires et décapuchonne ses bronzes ; mais l'homme de la vie élégante sait recevoir à toute heure, sans se laisser surprendre. Sa devise est celle d'une famille dont la gloire s'associe à la découverte du nouveau monde ; nouveau il est semper paratus,to\i]OVirs prêt, toujours semblable à lui-même. Sa maison, ses gens, ses voitures, son luxe, ignorent le préjugé du dimanche. Tous les jours sont des jours de fête. Enfin, si magna licet componere parvis, il est comme le fameux Dessein, qui répondait, sans se déranger, en apprenant l'arrivée du duc d'York :
— Mettez-le au n^ 4.
Ou comme la duchesse d'Abrantès, qui, priée la veille par Napoléon de recevoir la princesse de Westphalie au Raincy, donne le lendemain les plaisirs d'une chasse royale, d'opulents festins et un bal somptueux à des souverains.
Tout fashionable doit imiter, dans sa sphère, cette large entente de l'existence : il obtiendra
facilement ces merveilleux résultats par une constante recherche, par une exquise fraîcheuf dans les détails. Le soin perpétue la bonne grâce de l'ensemble, et de là vient cet axiome anglais :
L'entretien est le sine quâ non de l'élégance.
L'entretien n'est pas seulement cette condition vitale de la propreté qui nous oblige d'imprimer aux choses leur lustre journalier : ce mot exprime tout un système.
Du moment que la finesse et la grâce des tissus ont remplacé, dans le costume européen, la lourdeur des draps d'or et les cottes armoriées du laborieux moyen âge, une révolution immense a eu lieu dans les choses de la vie. Au lieu d'enfouir un fonds dans un mobilier périssable, nous en avons consommé l'intérêt en objets plus légers, moins chers, faciles à renouveler, et les familles n'ont plus été déshéritées du capital ('^).
(a) L'habit de Bassompierre, que nous citons à cause de la vulgaiité du fait, coûtait cent mille écus de notre monnaie actuelle. Aujourd'hui, l'homme le plus élégant ne dépense pas quinze mille francs pour sa toilette, et renouvelle ses habits à chaque saison. La diiïérence du capital employé constitue les différences de luxe qui ne détruisent pas cette observation : elle s'applique à la toilette des femmes et à toutes les parties de notre science. (Note de l'Auteur.)
Ce calcul d'une civilisation avancée a reçu §es derniers développements en Angleterre. Dans cette patrie du confortable, le matériel de la vie est considéré comme un grand vêtement essentiellement muable et soumis aux caprices de la fashion. Les riches changent annuellement leurs chevaux, leurs voitures, leurs ameublements ; les diamants mêmes sont remontés ; tout prend une forme nouvelle. Aussi les moindres meubles sont-ils fabriqués dans cet esprit ; les matières premières y sont sagement économisées. Si nous ne sommes pas encore parvenus à ce degré de science, nous avons cependant fait quelques progrès. Les lourdes menuiseries de l'Empire sont entièrement condamnées, ainsi que ses voitures pesantes et ses sculptures, demi-chefsd'œuvre qui ne satisfaisaient ni l'artiste ni l'homme de goût. Nous marchons enfin dans une voie d'élégance et de simplicité. Si la modestie de nos fortunes ne permet pas encore des mutations fréquentes, nous avons au moins compris cet aphorisme qui domine les mœurs actuelles :
Le luxe est moins dispendieux que l'élégance.
Et nous tendons à nous éloigner du système en vertu duquel nos aïeux considéraient l'ac-
quisition d'un meuble comme un placement de fonds ; car chacun a senti instinctivement qu'il est tout à la fois plus élégant et plus confortable de manger dans un service de porcelaine unie que de montrer aux curieux une coupe sur laquelle Constantin a copié la Fornarina, Les arts enfantent des merveilles que les particuliers doivent laisser aux rois, et des monuments qui n'appartiennent qu'aux nations. L'homme assez niais pour introduire dans l'ensemble de sa vie un seul échantillon d'une existence supérieure cherche à paraître ce qu'il n'est pas, et retombe alors dans cette impuissance dont nous avons tâché de flétrir les ridicules. Aussi nous avons rédigé la maxime suivante pour éclairer les victimes de la manie des grandeurs :
La vie élégante étant un habile développement de l'amour-propre, tout ce qui révèle trop fortement la vanité y produit un pléonasme.
. Chose admirable !... Tous les principes généraux de la science ne sont que des corollaires du grand principe que nous avons proclamé ; car l'entretien et ses lois sont en quelque sorte la conséquence immédiate de V unité.
Bien des personnes nous ont objecté l'énor-
mité des dépenses nécessitées par nos despotiques aphorismes...
— Quelle fortune, nous a-t-on dit, pourrait suffire aux exigences de vos théories ?... Le lendemain du jour où une maison a été remeublée, retapissée, où une voiture a été restaurée, où la soie d'un boudoir a été changée, un fashionable ne vient-il pas insolemment appuyer sa tête pommadée sur une tenture ? Un homme en colère n 'arrive- t-il pas exprès pour souiller un tapis ? Des maladroits n'accrochent-ils pas la voiture ? Et peut-on toujours empêcher les impertinents de franchir le seuil sacré du boudoir ?
Ces réclamations, présentées avec l'art spécieux dont les femmes savent colorer toutes leurs défenses, ont été pulvérisées par cet aphorisme :
Un homme de bonne compagnie ne se croit plus le maître de toutes les choses qui, chez lui, doivent être mises à la disposition des autres.
Un élégant ne dit pas tout à fait, comme le roi, notre voiture, notre palais, notre château, nos chevaux, mais il sait empreindre toutes ses actions de cette délicatesse royale ; heureuse métamorphose à l'aide de laquelle un homme
semble convier à sa fortune tous ceux dont il s'entoure. Aussi cette noble doctrine impliquet-elle un autre axiome, non moins important que le précédent :
Admettre une personne chez vous, c'est la supposer digne d'habiter votre sphère.
Alors, les prétendus malheurs dont une petite maîtresse demanderait raison à nos dogmes absolus ne peuvent procéder que d'un défaut de tact impardonnable. Une maîtresse de maison peut-elle jamais se plaindre d'un manque d'égards ou de soin? N'est-ce pas sa faute? N'existe-t-il pas, pour les gens comme il faut, des signes maçonniques à la faveur desquels ils doivent se reconnaître ? En ne recevant dans son intimité que ses égaux, l'homme élégant n'a plus d'accidents à redouter ; s'il en survient, ce sont de ces coups du sort que personne n'est dispensé de subir. L'antichambre est une institution en Angleterre, où l'aristocratie a fait de si grands progrès : il est peu de maisons qui n'aient un parloir. Cette pièce est destinée à donner audience à tous les inférieurs. La distance plus ou moins grande qui sépare nos oisifs des hommes occupés est représentée par l'étiquette. Les philosophes, les
frondeurs, les rieurs, qui se moquent des cérémonies, ne recevraient pas leur épicier, fût-il électeur de grand collège, avec les attentions dont ils entoureraient un marquis. Il ne s'ensuit pas que les fashionables méprisent les travailleurs : bien loin, ils ont pour eux une admirable formule de respect social : « Ce sont des gens estimables. ))
Il est aussi maladroit à un élégant de se moquer de la classe industrielle que de tourmenter des mouches à miel, que de déranger un artiste qui travaille : cela est de mauvais ton.
Les salons appartiennent donc à ceux qui ont le pied élégant, comme les frégates à ceux qui ont le pied marin. Si vous n'avez pas refusé nos prolégomènes, il faut en accepter toutes les conséquences.
De cette doctrine dérive un aphorisme fondamental :
Dans la vie élégante, il n'existe plus de supériorité : on y traite de puissance à puissance.
Un homme de bonne compagnie ne dit à personne : « J'ai l'honneur, etc. ». Il n'est le très humble serviteur d'aucun homme.
Le sentiment des convenances dicte aujour-
d'hui de nouvelles formules, que les gens de goût savent approprier aux circonstances. Sous ce rapport, nous conseillons aux esprits stériles de consulter les Lettres de Montesquieu. Cet illustre écrivain a déployé une rare souplesse de talent dans la manière dont il termine ses moindres billets, en horreur de l'absurde monographie du (( J'ai l'honneur d'être... )>
Du moment que les gens de la vie élégante représentent les aristocraties naturelles d'un pays, ils se doivent réciproquement les égards de l'égalité la plus complète. Le talent, l'argent et la puissance donnant les mêmes droits, l'homme en apparence faible et dénué auquel vous adressez maladroitement un léger coup de tête sera bientôt au sommet de l'État, et celui que vous saluez obséquieusement va rentrer demain dans le néant de la fortune sans pouvoir.
Jusqu'ici, l'ensemble de nos dogmes a plutôt embrassé l'esprit que la forme des choses. Nous avons en quelque sorte présenté V esthétique de la vie élégante. En recherchant les lois générales qui régissent les détails, nous avons été moins étonné que surpris de découvrir une sorte de similitude entre les vrais principes de l'architecture et ceux qu'il nous reste à tracer. Alors, nous nous sommes demandé si, par hasard, la plupart des objets qui servent à la vie élégante
n'étaient pas dans le domaine de l'architecture. Le vêtement, le lit, le coupé, sont des abris de la personne, comme la maison est le grand vêtement qui couvre l'homme et les choses à son usage. Il semble que nous ayons employé tout, jusqu'au langage, comme l'a dit M. de Talleyrand, pour cacher une vie, une pensée qui, malgré nos efforts, traverse tous les voiles.
Sans vouloir donner à cette règle plus d'importance qu'elle n'en mérite, nous consignerons ici quelques-unes de ces règles :
L'élégance veut impérieusement que les moyens soient appropriés au but.
De ce principe dérivent deux autres aphorismes qui en sont la conséquence immédiate.
L'homme de goût doit toujours savoir réduire le besoin au simple.
Il faut que chaque chose paraisse ce qu'elle est.
La prodigalité des ornements nuit à l'effet
L'ornement doit être mis en haut.
En toute chose, la multipHcité des couleurs sera de mauvais goût.
Nous ne chercherons pas à démontrer ici par quelques applications la justesse de ces axiomes, car, dans les deux parties suivantes, nous en développerons plus rationnellement les conséquences, en signalant leurs effets à chaque détail. Cette observation nous a conduit à retrancher de cette partie les principes généraux qui devaient dominer chacune des divisions subsidiaires de la science, pensant qu'ils seraient mieux placés, en forme de sommaires, au commencement des chapitres dont ils régissent plus spécialement les matières.
Du reste, tous les préceptes que nous avons déjà proclamés, et auxquels nous serons forcé de recourir souvent par la suite, pourront paraître vulgaires à bien des gens.
Nous accepterions au besoin ce reproche comme un éloge. Cependant, malgré la simplicité de ces lois, que plus d'un élégantologiste aurnit peut-être mieux rédigées, déduites ou enchaînées.
nous n'achèverons pas sans faire observer aux néophytes de la fashion que le bon goût ne résulte pas encore tant de la connaissance de ces règles que de leur appHcation. Un homme doit pratiquer cette science avec l'aisance qu'il met à parler sa langue maternelle. Il est dangereux de balbutier dans le monde élégant. N'avez-vous pas souvent vu de ces demi-fashionables qui se fatiguent à courir après la grâce, sont gênés s'ils voient un pli de moins à leur chemise, et suent sang et eau pour arriver à une fausse correction, semblables à ces pauvres Anglais tirant à chaque mot leur pocket} Souvenez-vous, pauvres crétins de la vie élégante, que de notre xxxiii^ aphorisme résulte essentiellement cet autre principe, votre condamnation étemslle :
L'élégance travaillée est à la véritable élégance ce qu'est une perruque à des cheveux.
Cette maxime implique, en conséquence sévère, le corollaire suivant :
Le dandysme est une hérésie de la vie élégante.
En effet, le dandysme est une affectation de la mode. En se faisant dandy, un homme devient
un meuble de boudoir, un mannequin extrêmement ingénieux, qui peut se poser sur un cheval ou sur un canapé, qui mord ou tette habituellement le bout d'une canne, mais un être pensant..., jamais ! L'homme qui ne voit que la mode dans la mode est un sot. La vie élégante n'exclut ni la pensée ni la science : elle les consacre. Elle ne doit pas apprendre seulement à jouir du temps, mais à l'employer dans un ordre d'idées extrêmement élevé.
Puisque nous avons, en commençant cette seconde partie de notre traité, trouvé quelque similitude entre nos dogmes et ceux du christianisme, nous la terminerons en empruntant à la théologie des termes scolastiques propres à exprimer les résultats obtenus par ceux qui savent appliquer nos principes avec plus ou moins de bonheur.
Un homme nouveau se produit, ses équipages sont de bon goût ; il reçoit à merveille, ses gens ne sont pas grossiers ; il donne d'excellents dîners ; il est au courant de la mode, de la politique, des mots nouveaux, des usages éphémères ; il en crée même ; enfin, chez lui, tout a un caractère de confortabilisme exact. Il est en quelque sorte le ynéthodiste de l'élégance, et marche à la hauteur du siècle. Ni gracieux ni déplaisant, vous ne citerez jamais de lui un mot
inconvenant, et il ne lui échappe aucun geste de mauvais ton... N'achevons pas cette peinture ; cet homme a la grâce suffisante.
Ne connaissons-nous pas tous un aimable égoïste qui possède le secret de nous parler de lui sans trop nous déplaire ? Chez lui, tout est gracieux, frais, recherché, poétique même. Il se fait envier. Tout en vous associant à ses jouissances, à son luxe, il semble craindre votre manque de fortune. Son obligeance, tout en discours, est une politesse perfectionnée. Pour lui, l'amitié n'est qu'un thème dont il connaît admirablement bien la richesse, et dont il mesure les modulations au diapason de chaque personne.
Sa vie est empreinte d'une personnalité perpétuelle, dont il obtient le pardon grâce à ses manières : artiste avec les artistes, vieux avec un vieillard, enfant avec les enfants, il séduit sans plaire, car il nous ment dans son intérêt et nous amuse par calcul. Il nous garde et nous câline parce qu'il s'ennuie, et, si nous nous apercevons aujourd'hui que nous avons été joués, demain nous irons encore nous faire tromper... Cet homme a la grâce essentielle.
Mais il est une personne dont la voix harmonieuse imprime au discours un charme également répandu dans ses manières. Elle sait et pîrler et se taire, s'occupe de vous avec délica-
tesse, ne manie que des sujets de conversation convenables ; ses mots sont heureusement choisis ; son langage est pur, sa raillerie caresse et sa critique ne blesse pas. Loin de contredire avec l'ignorante assurance d'un sot, elle semble chercher, en votre compagnie, le bon sens ou la vérité. Elle ne disserte pas plus qu'elle ne dispute ; elle se plaît à conduire une discussion qu'elle arrête à propos. D'humeur égale, son air est affable et riant. Sa politesse n'a rien de forcé, son empressement n'est point servile ; elle réduit le respect à n'être plus qu'une ombre douce ; elle ne vous fatigue jamais, et vous laisse satisfait d'elle et de vous. Entraîné dans sa sphère par une puissance inexplicable, vous retrouverez son esprit de bonne grâce empreint sur les choses dont elle s'environne ; tout y flatte la vue, et vous y respirez comme l'air d'une patrie. Dans l'intimité, cette personne vous séduit par un ton naïf. Elle est naturelle. Jamais d'effort, de luxe, d'afiiche ; ses sentiments sont simplement rendus parce qu'ils sont vrais. Elle est franche, sans offenser aucun amour-propre. Elle accepte les hommes comme Dieu les a faits, pardonnant aux défauts et aux ridicules ; concevant tous les âges et ne s 'irritant de rien, parce qu'elle a le tact de tout prévoir. Elle oblige avant de consoler, elle est tendre et gaie : aussi l'aimerez-
VOUS irrésistiblement. Vous la prenez pour type et lui vouez un culte.
Cette personne a la grâce divine et concomitante,
Charles Nodier a su personnifier cet être idéal dans son Ondet, gracieuse figure à laquelle la magie du pinceau n'a pas nui. Mais ce n'est rien de lire la notice : il faut entendre Nodier lui-même racontant certaines particularités qui tiennent trop à la vie privée pour être écrites, et alors vous concevriez la puissance prestigieuse de ces créatures privilégiées...
Ce pouvoir magnétique est le grand but de la vie élégante. Nous devons tous essayer de nous en emparer ; mais la réussite est toujours difficile, car la cause du succès est dans une belle âme. Heureux ceux qui l'exercent ! il est si beau de voir tout nous sourire, et la nature et les hommes !...
Maintenant, les sommités sont entièrement parcourues : nous allons nous occuper des détails.