‹ Traité de la vie éléganteChapitre 8 sur 15 · DE LA TOILETTE DANS TOUTES SES PARTIES · texte numérisé non relu

DE LA TOILETTE DANS TOUTES SES PARTIES

Nous devons à M. Auger, jeune écrivain dont l'esprit philosophique a donné de graves aspects aux questions les plus frivoles de la mode, une pensée que nous transformerons en axiome :

La toilette est l'expression de la société.

Cette maxime résume toutes nos doctrines et les contient si virtuellement, que rien ne peut plus être dit qui ne soit un développement

plus OU moins heureux de ce savant aphorisme. L'érudit, ou l'homme du monde élégant, qui voudrait rechercher, à chaque époque, les costumes d'un peuple, en ferait ainsi l'histoire la plus pittoresque et la plus nationalement vraie. Expliquer la longue chevelure des Francs, la tonsure des moines, les cheveux rasés du serf, les perruques de Popocambou, la poudre aristocratique et les titus de 1790, ne serait-ce pas raconter les principales révolutions de notre pays ? Demander l'origine des souliers à la poulaine, des aumônières, des chaperons, de la cocarde, des paniers, des vertugadins, des gants, des masques, du velours, c'est entraîner un modilogue dans l'effroyable dédale des lois somptuaires, et sur tous les champs de bataille où la civilisation a triomphé des mœurs grossières importées en Europe par la barbarie du moyen âge. Si l'Église excommunia successivement les prêtres qui prirent des culottes et ceux qui les quittèrent pour des pantalons ; si la perruque des chanoines de Beauvais occupa jadis le parlement de Paris pendant un demi-siècle, c'est que ces choses, futiles en apparence, représentaient ou des idées, ou des intérêts : soit le pied, soit le buste, soit la tête, vous verrez toujours un progrès social, un système rétrograde ou quelque lutte acharnée se formuler à l'aide d'une partie

quelconque du vêtement. Tantôt la chaussure annonce un privilège ; tantôt le chaperon, le bonnet ou le chapeau signalent une révolution ; là, une broderie, ou une écharpe ; ici des rubans ou quelque ornement de paille expriment un parti : et alors vous appartenez aux croisés, aux protestants, aux Guises, à la Ligue, au Béarnais ou à la Fronde.

Avez-vous un bonnet vert ? vous êtes un homme sans honneur.

Avez-vous une roue jaune, en guise de crachat, à votre surcot? allez, paria de la chrétienté !... Juif, rentre dans ton clapier à l'heure du couvrefeu, ou tu seras puni d'une amende.

Ah ! jeune fille, tu as des annels d'or, des colliers mirifiques et des pendants d'oreilles qui brillent comme tes yeux de feu !... Prends garde ! si le sergent de ville t'aperçoit, il te saisira et tu seras emprisonnée pour avoir ainsi dévalé par la ville, courant, folle de ton corps, à travers les rues, où tu fais étinceler les yeux des vieillards dont tu ruines les escarcelles !...

Avez-vous les mains blanches ?... vous êtes égorgé aux cris de : « Vive Jacques Bonhomme ! Mort aux seigneurs ! »

Avez-vous une croix de Sain t- André ?... entrez sans crainte à Paris : Jean Sans-Peur y règne.

Portez-vous la cocarde tricolore?... fuyez !...

Marseille vous assassinerait, car les derniers canons de Waterloo nous ont craché la mort et les vieux Bourbons !

Pourquoi la toilette serait-elle donc toujours le plus éloquent des styles, si elle n'était pas réellement tout l'honmie, l'homme avec ses opinions politiques, l'homme avec le texte de son existence, l'homme hiéroglyphe? Aujourd'hui même encore, la vestignomonie est devenue presque une branche de l'art créé par Gall et Lavater. Quoique, maintenant, nous soyons à peu près tous habillés de la même manière, il est facile à l'observ^ateur de retrouver dans une foule, au sein d'une assemblée, au théâtre, à la promenade, l'homme du Marais, du faubourg Saint- Germain, du pays Latin, de la Chausséed'Antin ; le prolétaire, le propriétaire, le consommateur et le producteur, l'avocat et le militaire, l'homme qui parle et l'homme qui agit.

Les intendants de nos armées ne reconnaissent pas les uniformes de nos régiments avec plus de promptitude que le physiologiste ne distingue les livrées imposées à l'homme par le luxe, le travail ou la misère.

Dressez là un porte -manteau, mettez-y des habits !... Bien ! Pour peu que vous ne vous soyez pas promené comme un sot qui ne sait rien voir, vous devinerez le bureaucrate à cette

flétrissure des manches, à cette large raie horizontale imprimée dans le dos par la chaise sur laquelle il s'appuie si souvent en pinçant sa prise de tabac ou en se reposant des fatigues de la fainéantise. Vous admirerez l'homme d'aff'aires dans l'enflure de la poche aux carnets ; le flâneur, dans la dislocation des goussets, où il met souvent ses mains ; le boutiquier, dans l'ouverture extraordinaire des poches, qui bâillent toujours, comme pour se plaindre d'être privées de leurs paquets habituels. Enfin, un collet plus ou moins propre, poudré, pommadé, usé ; des boutonnières plus ou moins flétries ; une basque pendante, la fermeté d'un bougran neuf, sont les diagnostics infaillibles des professions, des mœurs ou des habitudes. Voilà l'habit frais du dandy, l'elbeuf du rentier, la redingote courte du courtier marron, 1.^ frac à boutons d'or sablé du Lyonnais arriéré, ou le spencer crasseux d'un avare.

Brummel avait donc bien raison de regarder la TOILETTE comme le point culminant de la vie élégante ; car elle domine les opinions, elle les détermine, elle règne ! C'est peut-être un malheur, mais ainsi va le monde. Là où il y a beaucoup de sots, les sottises se perpétuent ; et certes, il faut bien reconnaître alors cette pensée pour axiome :

L'incurie de la toilette est un suicide moral.

Mais, si la toilette est tout l'homme, elle est encore bien plus toute la femme. La moindre incorrection dans une parure peut faire reléguer une duchesse inconnue dans les derniers rangs de la société.

En méditant sur l'ensemble des questions graves dont se compose la science du vêtement, nous avons été frappé de la généralité de certains principes qui régissent en quelque sorte tous les pays, et la toilette des hommes aussi bien que celle des femmes ; puis nous avons pensé qu'il fallait, pour établir les lois du costume, suivre l'ordre même dans lequel nous nous habillons. Et alors certains faits prédominent l'ensemble : car, de même que l'homme s'habille avant de parler, d'agir, de même il se baigne avant de s'habiller. Les divisions de ce chapitre résultent donc d'observations consciencieuses qui ont ainsi dicté l'ordonnance de la matière vestimentaire :

§ I^^. Principes œcuméniques de la toilette.

§ IL De la propreté dans ses rapports avec la toilette.

§ IIL De 1? toilette des hommes.

§ IV. De la toilette des femmes.

§ V. Des variations du costume, et résumé du chapitre.

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