‹ Traite de legislation, ou Exposition des lois generalesChapitre 14 sur 69 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

De l'influence des faux systèmes en législation.

Ayant exposé les effets que produit en morale et en législation une analyse incomplète ou infidèle y je pourrais me dispenser de parler des conséquences que produisent les sophismes et les faux systèmes, puisque c'est le même sujet considéré sous un point de vue différent. N^est-il pas clair, en effet, que tout faux raisonnement, quelle qu'en soit la forme , consiste à attribuer à une cause des conséquences qu'elle ne produit pas , ou à ne pas lui attribuer toutes les conséquences qu'elle produit? Et si, au fond, tous les faux raisonnemens se ressemblent , ne conduisent-ils pas tous dans la même route? Cependant les foux systèmes et les sophismes jouent un rôle si important en législation et en morale ; ils se reproduisent sous des formes si variées , et l'usage, en paraît si innocent, qu^on me pardonnera de m'y arrêter pour en exposer les conséquences.

Un écrivain , voulant remonter aux causes qui produisent la servitude et la liberté , examine

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quelles sont les parties du globe sur lesquelles se trouvent places les peuples libres , et les peuples soumis à des gouvernemens despotiques. Il croit s'apercevoir que les peuples esclaves sont placés dans les pays chauds , et les peuples libres dans les pays tempérés. De ces deux faits il tire la conséquence que Vesdavage est un résultat nécessaire dû climat, et que sous telle latitude^ un peuple ne peut pas être libre. Pour bien raisonner, il faudrait prouver comment un de ces faits est la conséquence de Tautre ; car il ne suffit pas d'établir que deux faits existent simultanément sur le même lieu, pour en conclure que celui-ci a été engendré par celui-là ,• il faut de plus en faire voir la filiation. Mais il ne s'agit pas , dans ce moment , d'examiner si cette opinion est bien ou mal fondée , admettons-la telle qu'elle est énoncée , et supposons qu'elle soit exposée avec assez de talent , et par un homme assez considéré, pour qu'elle soit généralement adoptée. Quelles eii seront les consé*^ quences?

Il est évident, d'abord , que les peuples plaîcés sous le climat supposé productif de l'esdavage , doivent désespérer d'arriver jamais à la liberté. Ils lie peuvent, en effet, cesser d'être esclaves qu'en détruisant la causé qui les a rendus tels ; mais déf>eiïd-il d'eux de changer la nature de leur cKniat? peuvent-ils affaiblir la puissance des rayons du soleil, ou déplacer leur territoire? Une nation nombreuse peut-elle quitter son p^ys.

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et emporter ses richesses comme une fomille? Daos quelle partie du globe trouvera-t^Ue un t^ritoire vacant <Uspoflé à la recevoir ? La nécessité du despotisme étant admise^ il iaiit considérer comme une folie toute tentative de diminuer l'igâor^ice^ les préjugés > 1^ vices et les crimes qui eu sont la suite; car les conséquences du despotisme ne sont paa moins inévitables que celles du climat. Cette ignorance^ ces préjugé»^ ces vices y ces crimes , sotnt en qudqne sorte les élémens dont il se forme; si l'on détruisait les élémens, la chose elle* même n'existerait plu».

Si le despotisme est une conséquence inévitable des chmats chauds^ on peut croire raisonnablement qu'un climat froid ou tempéré produira un efiiet contraire. Âinsi^ dans aucune position^ les peuples n'ont rien à faire pour devenir libres^ c'est-à-dire pour acquérir de bonnes^ lois et de bonnes mœurs. S'ils «oat placés sous un cliniat chaud, leurs efforts seraieint vains : ils ne peuvent vaincre la nature; s'ils sont placés souaun cKmat froid ou tempéré, leurs effqrts ne sont pas néces^ saires'^ le climat agîra pour euii. Les Français, les Allemands et même ies^ Russes,; n'ont point d''e^ forts àifaiire pour devenir aussi libres que les cîrtoyensdes États-Unis d'Amérique; mais^aussi les peuiples américains plibcés entre les tropîqaesi, ^a* giteront vaiiaeinemt pour conquérir la liberté;^ ils sent eoNEidamnés fM >k nature à être aussi esclaves que les Perses,

Tel est l'effet d^ua syatème qui faitdiépeisdre

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]e8 institutipns et le bien-être des peuples d'une fausse eause^ d'une cause indépendante de leur volonté et de leurs efforts. L'auteur de cesystème, ennemi du despotisme par sentiment autant que par conviction, lui aurait rendu le service le plus grand qu'il fût possible de lui rendre, s'il eut fait adopter ses idées sur l'influence des climats; car, quel plus grand service pourrait-ou rendre aux despotes, que de paralyser les efforts de tous les peuples vers la liberté ?

Un système qui fadt dépendre toute la bonté des institutions d'un peuple d'une caisse qui qst à leur portée, mais qui n'est pas la seule influente, produit des conséquences moins funestes que ïe précédent. Il ne paralyse pas l'action que les nations tendent à exercer sur elles - mêmes pour améliorer leur condition; il les égare, niais il leur laisse les moyens de découvrir kurs erreui's par l'experi^ace, et par conséquent de se corriger. Cependant il peut produire encore beaucoup de mauvais effetS'.

Qu'un éloquent écrivain, en voyant les mau^ enfantés par le pouvoir arbitraire d'un homme ou d'une caste, s'imagine que toos ces maux n'existent que par la raison que- l'autorité n'est pa« possédée par le corps entier des citoyens : il pourra prouver, de manière à convaincre les hommes les plus bornés, qu'un peuple ne peut être la propriété d'un homme <du d'une famille^ et qu^ le poioivodr qui est exercé sur lui , sans son aveu, n'eat qu'une force n)atériellé susceptible

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d'être détruite par une force de même Qature ; il pourra former ensuite des combinaisc^ plus ou moins ingénieuses^ pour que la volonté des citoyens domine dans toutes les affaires publiques.

Mais lorsque Ce système aura été bien développé, et que le public en aura fait une espèce d'évangile, qu'en résultera-t-il? que la population, attribuant des avantages immenses à une cause qui, seule, ne peut pas les produire, tendra à se rendre maîtresse de tous les pouvoirs; qu'elle s'en emparera peut-être, et que, lorsqu'elle les posse^ dera, elle ne saura pas quel est l'usage qu'elle en doit feiire; qu'elle sera dominée par ses préjugés, par ses habitudes , égarée par son ignorance ou par ses vices; que les choses n'iront pas beaucoup mieux qu'auparavant; que les vices et la corruption d'une cour seront remplacés par des vices et des violences populaires, et que l'on retournera peut-être au point d'oii Ton était parti, convaincu que l'on sera , qu'entre deux gouvernemens qui produisent autant de mal l'un que l'autre, le moins mauvais est celui qui exige le moins de peine. Il faudra, pour aspirer une seconde fois à obtenir des institutions populaires, qu^on ait éprouvé de nouveau les excès du despotisme ; qu'on ait appris par expérience qu'on peut être très-mal gouverné même quand la multitude commande, et qu'un peuple qui aspire à posséder le pouvoir, doit d'abord se donner la peine d'apprendre quel est l'usage qu'il lui convient d'en faire.

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Un autre écrivain^ témoin des excès auxquels peut se porter une multitude iguoVante et £ainatique ^ pourra voir , à l'exemple des Hobbes^ la cause de tous les maux dail^les institutions populaires^ et en chercker le remède dans le pouvoir absolu d'un prince et de sa cour. Si ce système est exposé avec art^ et soutenu avec talent^ il aura pour effet de tromper l'opinion publique sur les causes qui rendent un peuple heureux ou misera* ble. Il détruira ou affaiblira le sentiment demépris et de baine qu'inspirent aux peuples éclairés les agens du despotisme; il accroîtra par conséquent le nombre et le zèle de ces agens^ en les justifiant à leurs propres yeux et aux yeux des hommes peu éclairés . Il augmentera la résignation ou affaiblira la résistance des victimes de l'arbitraire , et fera conaidérer comme des coupables^ comme des ennemis du bien public^ les hommes qui se dévoueront pour la délivrance et le bonheur des peuples. Âinsi^ un sophiste peut être un homme plus malfaisant qu'un tyran et que ses ministres; une action tyrannique peut n'en pas engendrer une seconde; il est possible même qu'en donnant une secousse à l'opinion publique , elle produise une heureuse révolution ; mais un mauvais système exposé avec art^ en même temps qu^il multiplie les mauvaises actions^ empêche qu'on n y mette un terme : il accroît la violence du mal , et neutralise le remède.

Il est deux genres de sophismes qui produisent des effets moijo^ dangereux que le précédent^

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mais qui sont loin cependant d'être innocens r Tun consiste a attribuer des vices ou ides mal* beurs à une cause <jui ne les a pas produits; l'autre à attribuer à une cause des effets heureux qu'elle ne produit pas. Il n'est pas rare de voir employer ces deux sophismes simultanément^ parce qu'ils sont propres à conduire au même but. Un homme qui attribue à un système un bien qu'il ne produit pas, se sent tout disposé à attribuer au système contraire tous les maux imaginables. On peut observer cette disposition chez presque tous les hommes qui s'occupent de discussions politiques ou religieuses. Aux yeux des uns , la monarchie ou la religion seront la cause d'où naîtront tous les biens dont il est permis aux peuples de jouir ; la république ou IHnerèdulité seront la, cause de toutes les cala-^ mités. Aux yçux des autres, ce sera précisément le contraire.

Ces sophismes sont presque aussi mal£aisans les uns qu« les autres, et le mal qu'ils produisent est de même nature. Il est évident qu'en attribuant à la religion ou à l'irréligioft \tes maux qu'elles ne produisent pas, on fausse le jugement du public; on empêche les hommes de voir la véritable cause de ces maux , et par conséquent d'en trouver le, remède. Il en est de même , si on leur attribue des biens qui n'en sauraient être la suite : on dirige ainsi l'attention et les efforts des hommes vers une fausse cause , et on les détourne de la cause véritable. Nons pouvons dire

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\a même chose des sc^hismes semblaUeè qu^on Ait à l'égard de la forme des goavernemens : attribuer à la monarchie ou à la république des biens ou des maux qui sont produits par d'autres causes y c'est donner aux esprits une feusse di^ rection , et empêcher les peupks^ soit de se délivrer des maux qui les affligent^ soit d'obtenir les biens qu'ils sollicitent.

Ge n'est pas toujours dans de mauvaises intentions qu'on se permet ce genre de sophismes ; il est commun , au contraire , que les hommes ^ien font usag& soient bien intentionnés. Un homme vivement persuadé de la vérité de sa religion y. peut en exagérer les bons effets dans la vue de déterminer ceux qui l'écoutent ou qui lisent ses ouvrages , à l'adopter, ou à l'observer s'ils l'ont déjà adoptée. De même , un liomme persuadé que telle ou telle religion est fausse ou malfaisante , peut lui attribuer des mi|ux qu'elle n'a point produits , dans la vue de la détruire plus {MTomptement. Ceux quiritisonnentainsi, quelque bonnes que soient leurs intentions , produisent deux genres de maox : d'abwd , ils empêchent les hommes de remonter à la sotirce du bien ou du mal y et par conséquent d'obtenir ou d'éviter les résultats qu'Hs désirent on qu'ils redoutent; en second lieu, ils nuisent à la causeï qu'ils défendent, en fournissant des armes à leurs adversaires ; pour lui procurer nntrioin^ie momentané , ils lui préparait des coups dont elle ne saurait se défendre^

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II résulte de ce qui précède qu'en morale et en légklation, les analyses infidèles^ lessophi^nes^ les fsLUx systèmes , enfin toutes les erreurs ^ sous quelque dénomination qu'on les désigne ^ sont plus funestes au genre humain que les mauvaises actions isolément prises;, et que /si jamais les hommes mesurent leur mépris et leur aversion par la somme de mal qui leur est fatite , ils placeront les sophistes de mauvaise foi au rang des plus grands malBeûteurs. Des hommes de talent se sont£ait quelquefois un jeu de soutenir de faux systèmes ; pour donner des preuves de la puissance de leur logique; et des peuples ignc«*ans et crédules ont applaudi à leur force ou à leur adresse , comme ils eussent applaudi à un combat de gladiateurs; ils n'ont pas vu que y dans ces luttes^ l'erreur était aux prises avec la vérité, et qu'ils paieraient , par de longs malheurs , chacua des triomphes que remporterait la première. . Le genre humain est perfectible de sa nature ; il tend, par une force qui lui^st propre , vers sa conservation et son développement ; mais, pour prendre la bonne route, il a besoin d'être éclaire. Une bonne analyse porte la lumière sur toutes les routes , sûr celles qui conduisent à la misère et à la destruction , comme sur celles qui conduisent à la prospérité. Une analyse infidèle ou un faux système, ne jettent qu'une hnsse lumière> et font voir les choses autrement qu'elles ne sont. L'auteur d'une analyse infidèle est, pour les peu* pies, ce que serait, pour les voyageurs, un homme

Liy&B I, GHAPITEE tll\ ^ - '- .10 f'

',•!•'. r '-" • •.* • qui changerait les inscriptioii»' placées sucJbes^her : mins pour leur indiquer léttt->bûter;-îl'-jfi»'tâH ' gage dans une voie qui n'a point d'issue, ou qui les conduit dans un lieu qu'il était de leur iiltérét d'éviter. L'auteur d'une analyse fidèle et complète est, au contraire, pour les peuples, ce que serait pour les Voyageurs un homme qui irait placer sur une multitude de chemins qui se croisent , l'indication exacte de tous les lieux où chacun conduit. Mais ni l'un ni l'autre ne crée le principe d'activité qui met les peuples en mouvement : ils sont aussi étrangers à la création de ce principe , que l'individu qui inscrit à l'entrée des chemins les noms des lieux oii ils conduisent, est étranger . aux motifs qui déterminent les hommes à entreprendre des vopges.

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