‹ Traite de legislation, ou Exposition des lois generalesChapitre 15 sur 69 · CHAPITRE yip · texte numérisé non relu

CHAPITRE yip

JDe riBfhieDcede Tanalyse sur la direction da sens moral on d^ la conscience.

Il existe ditnst l'homme deux tendance» qui produisent le même résultat général , mais qui^ sous beaucoup de rapports^ diffèrent essentiellement entre elles. L'une le porte vers sa conservation et son développement personnels , et le détermine souvent à sacrifier à ses intérêts individuels les intérêts de ses semblables. L'autre le porte vers la conservation et le dévelopement de son espèce , et le détermine à sacrifier à l'intérêt de tous les intérêts particuliers qui ne sont pas les siens. Cette dernière tendance se manifeste en nous par la peine que nous cause y toutes les fois qu'un intérêt particulier ne nous aveugle pas^ l'aspect d'une action malfaisante^ et par l'admiration que nous éprouvons au spectacle d'une belle action. Nous considérons comme une offense qui nous est en quelque sorte personnelle, l'action d'un homme qui, en notre présence , en outrage un plus faible que lui , sans en avoir une excuse légitime ; et l'action d'uti

LIVAB I9 GBAPITRB \III. lo3

homme qui s'expose volontairemeat à un grand danger pour en sçcQurir un autre ^ noua inspiiç^ des mouvemens d'admiration dont n(>us ne sOïOr mes pas maîtres. Ces sentimens nous semblent mémesinaturels^ que nous éprouverions une espèce d'antipathie pour un homm^ qui^ se trouvant dans la même position que nous, ne les éprouverait pas avec la même vivacité, et qui aurait besoin qu'on lui démontrât que telle action est bonne ou mauvaise p pour la trouver digne d'éloge ou de blâme.

I^a rapidité avec laquelle npus jugeons ou nou# sentons qu'une action est utilçou malfaisante, a feit croire que Je sentiment seul pouvait nous conduire, et que nous n'avions pas besoin de jugement. On est allé plus loin : on a observé que, daps un grand nombre de cas, nous avions de la répugnance pour des actions mal&isantes, et que l'esprit nous fournissait des raisons ou des sophismes pour nous livrer à ces actions. Enfin, on a observé que nos sentimens sont inséparables de notre nature, et se développent en même temps que l'individu , tandis que notre développement intellectuel dépend presque toujours de circonstances accidentelles. De ces deux faits on a tiré la conséquence que tous les hommes Ont le sentiment de ce qui est bien ou mal, quoique l'intelligence de tous ne soit pas également dévoloppée. On a donné à ce sentiment le noni de sens moral ou de conscience^ et on l'a considéré comme la base de I9 morale.

104 T&Airé DS LiCttLATIOH.

n y a dam ce système des observatioiis justes ; mais il y en a d'autres qui manquent de vérité : il s'agit de bien démêler les unes des autres^ si Ton ne veut pas tomber dans l'erreur; il y aurait peut-être autant de danger à repousser et système en entier qu'à l'admettre sans restriction/

Une science ^ par elle-même, ne crée rien ; elle n'est que l'exposition méthodique de ce que les choses sont. Ainsi , l'analyse appliquée à la législation et à la morale, ne peut, par elle seule, ni créer une bonne institution , ni en détruire une mauvaise ; elle ne peut ni faire exécuter une bonne action, ni empêcher une action funeste. Le seul effet qui hii soit propre, et qu'elle produit sans le concours d'aucun autre agent, est de £sdfe connaître la nature et les effets de telle action ou de telle institution. H faut donc, pour que les connaissances qu'elle donne ne soient pas stériles, qu'il existe dans l'homme un principe d'action qui le pousse vers ce qui est bien , et qui l'éloigné de ce qui est mal ; qui le détermine à approuver les habitudes ou les insti-* tutions utiles au genre humain , et à réprouver celles qui lui sont funestes. Si l'homme ne portait en lui-même aucun principe d'action, la science serait sans e^t , car elle ne saurait en créer un ; elle ne saurait imprimer au genre humain un mouvement qu'il n'aurait pas. Si l'homme portait en lui un principe d'action qui le dirigeât vers la ruine de son espèce ; la science

LIVmE I^ GHAPITRB VIII. 10^5

bâterait sa destruction^ en lui montrant la voie la plus courte par laquelle il pourrait y arriver. Il existe donc dans l'homine une tendance qui le porte vers ce qui est utile à ses semblables^ et qui le détourne de ce qui leur est funeste.

Supposez^ en effet, les bommes susceptibles d'intellig^[ice comme ils lé sont ; supposez de plus qu'on expose à leurs yeux toutes les consé* quences bonnes ou mauvaises que peuvent produire telles habitudes ou telles institutions : vous aurez des individus connaissant le bien et le mal^ niais vous n'aurez pas encore des individus agissant pour produire l'un et pour détruire l'autrcf et s'ils n'agissent pas > leurs connaissances seront inutiles. Mais si vous placez chez eux un sentiment d'aversion ou de haine pour tout ce qui est funeste à leur espèce, et un sentiment de sympathie ou d'affection pour ce qui lui est utile , les effets des connaissances se feront aussitôt remarquer dans la direction que les mêmes individus donneront à leurs efforts. Or, ce sentiment est incontestable ; il se manifeste par une multitude de faits , il* est inhérent à la nature humaine ; il est pour l'homme un principe ou une cause d'action ; il contribue ^former ses moeurs. Sous ce rapport, il est un des fondemens de la morale et de la législation ; il en est en quelques sorte la première cause. On peut ne pas être d'accord sur le nom qu'il convient de donner à ce principe : les uns peuvent l'appeler sens moral ou conscience ; les autres, amour de

106 TAAITé ]»B LÉGISLATIOIC.

soi, intérêt bien entendu; mais ni d'an côté nî de l'autre on ne saurait en contester raisonna-* bleuient l'existence.

8i ce principe d'action est un feit inccmtestable^ il est un autre fait qui n'est pas moins évident: c'est que l'intelligence qui est propre à l'homme^ lui est aussi nécessaire pour se bien conduire^ que Le principe même qui le met en mouvement. Privez--le de son principe d'action^ ses connais-^ sances lui seront inutiles : vous n'aurez qu'un être passif ; privez-le de ses connaissances^ son principe d'action ne lui sera pas moins inutile ^ si même il ne lui est pas funeste. Il ne suffit pas^ pour marcher avec sûreté, et pour arriver au but qu'on veut atteindre , d'en avoir le désir et de posséder des jambes \ il faut encore avoir des yeux pour se conduire.

La supposition que le principe d'action qui détermine nos jugemens en législation ou en morale , suffit aux hommes pour bien se diriger dans toutes les circonstances de la vie ^ est démentie par l'histoire même du genre humain, et par une multitude de faits qfui se passent journellement sous nos yeux.

Nous^pouvons observer d'abord que le sentiment qui dirige l'homme vers ce qui est utile à %^ semblables , et qui lui fait repousser ce qui leur est funeste , ne se manifeste pas seulement dans la législation et dans la morale ; il est le principe qui donne la vie à toutes les sciences et à tous les arts. Un homme qui fait des recher-

LITRE l, CHAPITRE TIII. IO7

ches sur la médecme^ sur la chirurgie^ sur la physique y aur la chimie , sur la mécanique ^ ne peut y comme celui qui feit des recherdhes sur ja législation et sur la morale y qu'exposer les découvertes qu'il a faites. Sa puissance se borne à mettre devant les yseux de ses lecteurs oo de ses auditeurs^ les £aits qu'il a observés^ et qu'on nV vait pas remarqués avant lui. Ayant communiqué se9 connaissances^ il JEaut^ pour qu'ellesdevien* lient utiles , qu'il existe dans les hommes qui se les sont appropriées y un principe d'action qui les porte à ^ faire usage dans Fîntérèt de leur espèce. Si ce principe n'existait pas , les connais* sauces qu'on aurait données aux hommes des arts ou des sciences^ seraient aussi stériles dans leur esprit qu'elles le seraient si elles restaient potisignées dans des livres qui ne seraient lus par personne,

Mais quoiqu'il existe chez les hommes un principe qui les porte à faire l'usage le plus utile des découvertes des savans^ on ne peut pas dire que ce principe soit suffisant pour se bien diriger, et que les recherches des savans sont sans utilité^ on ne peut pas dire que ce principe d'action^ auquel on donne le nom de sens moral ou de conscience y lorsqu'on en considère les effets en morale et en législation , suffit pour fsiire un médecin y un chimiste y un mécanicien , un astro* nome^ un jurisconsulte; il ne suffit pas à un capitaine de vaisseau d'avoir de la conscience , et de consulter son sentiment intime , pour évi-

108 TRAITÉ DE LÉGISLATIOir;

ter les écueils et conduire 8on navire au pwti La rapidité avec laquelle nous approuvons ou nous condamnons -certaines actions^ nous &it croire que le raisonnement et l'habitude ne sont pour rien dans les sentimens de plaisir ou de peine que nous ftiit éprouver fe spectacle d'une bonne ou d'une mauvaise action ; mais il est une multitude de choses que l'habitude nous îait exé^ cuter avec une facilité tout aussi grande^ et que nous avons eu beaucoup de peine à apprendre. Quand nous marchons , nous n'avons pas besoin de porter notre attention alternativement tantôt sur une jambe et tantôt sur l'autre; pour les faire avancer : elles n^ous poitent là où nous voulons aller, sans que nous ayons besoin de penser à elles. Un musicien , en exécutant le morceau le plus difficile, n'a nul besoin de penser à ses doigts ; il les dirige, sans y foire la moindre attention, avec une sûreté et une rapidité qui nous étonnent. Nous lisons, nous écrivons, nous parlons avec la même focilité , et sans qu'il soit nécessaire de porter notre attention sur les organes à l'aide desquels nous exécutons ces diverses opérations ; ils se meuvent en quelque soite d'eux - mêmes , et sans que nous songions à les diriger. Si tous les jours nous n'étions pas témoins de la peine qu^ont les enfons à apprendre à marcher^ à parler, à lire , à écrire, nous croirions que nous exécutons toutes ces opérations sans les avoir jamais apprises , et que nos organes se meuvent dans telle ou telle direction , comme notre sang circule ,

LIYBS I, CHAPITRE TIII. IO9

sans la participatiQii de notre volonté. Nous re« marquons moins la manière dont se forment nos idées morales /précisément parce que notre éducation commence plus de bonne heure ^ et que nous en donnons bu en recevons des leçons^ à chaque instant et sans y penser. Il en est de ces idées comme de l'atmosphère qui nous envnrpnne; nous ne &isons pas attention à la manière dont elles nous frappent ^ parce qu'elles nous pénètrent de toutes parts , et que notre caractère est formé avant que nous ayons vécu assez long-temps pour réfléchir.

Les personnes qui prétendent que lé prhicipe d'action que nous avons reconnu en nous^ suffît pour nous iedre distinguer ce qui est bien de ce qui est mal^ et qui pensent que l'intelligence n'est propre qu'à nous égarer^ se montrent, dans leur conduite^ peu convaincues de la vérité de leur aystàûue; si elles ont des enfans , elles n'ont garde de s'en rapporter au sentiment intime pour leur &ire discerner le bien du mal ; elles ne cessent de leur inspirer de l'aversion pour le mensonge , de l'amour pour la vérité ; elles répriment en eux les petits mouvemens de vanité , de méchanceté, qu'ils laissent apercevoir ; elles approuvent, elles encouragent les sentimens de bonté ou de biaiveiliance qu'ils montrent ; elles choisissent leurs petites sociétés avec une précaution qu'elles ne mettent pas toujours dans le chois de celles qui leur sont propres ; elles écartent d'eux , avec un soin extrême , tous les livres qui pourraient leur

IIO T&AITÉ DB LÊOISLATIOK*

doDûer des idées fausses ^ ou leur inspirer de mau» vais sentimens ; elles placent dans leurs mains les livres qu'elles soient les plus propres à leui^ donner des idées justes y à leur inspirer des sentie inens purs et généreux; ces soins y qui commen^^ cent avec la piremière enfance y se poursuiveiLt dans la jeunesse ; les enSans y en sortant des mains de leurs parais y passent dans les mains des iifôti»^ tuteuo^^ d«s professeurs, des ministres de la re-« ligion y qui leur donnent y cm sont supposés leur donner les mêmes leçons ; enfin y nous recevons des leçons de m orale , depuis le moment où nous avons Ici faculté de recevoir une impression, ou une idée, jusqu'au moment où les hommes ne peuvent plus agir sur nous ; les écoles y les écrits qui se pubtient tous les jours y ka discussions qui ont lieu dans la société^ les éta]:dissemens reli^ gîeux, et même les débats et les décisions judi-^ ciaires, servent à nous ûistruiiseiL tous les inoraeaa de notre vie (i).

Si le sentiment qui £ait approuver ou vedmi^ cher è l'homme ce qui est utile à soof espèce, et qui kn fait réprouver ce qui peut lui être funeste^

(i^ il résulte de ees observutîons, qu^ les persoiioes qui ont recBla inéiReare édocatioiijiiorale^ mi^squî êont ëti*aiî« ^ènesiaux éludes phUosophique^» doiveot être souvent a« nombre de jceiles qui croient que, pour jug^r du mérite d'une action au d'une habitude, il ne faut que consulter ses sentimens. Ces personnes, en effet, n'ont pas besoin d'autre cKose pour bien juger et pour bien se conduire; mais elles ne remarquent pas que^ si leurs sentimens et les habitudes

UVKË t, GHAPITKB Tftl. 111

n'avait pas besoin d'être dirigé par l'habitude , éclairé par l'intelligence^ les mœurs des hommes n'eussent été sujettes à aucune variation ; nous les trouverions dans Tétat sauvage^ telles que nous les voyons chez les peuples les plus civilisés ; et, chez le même peuple, on ne remarquerait au* cune différence de mœurs entre les diverses classes de la société. Il fendrait admettre que le genre humain, perfectible sous tout autre rapport, ne l'est point sous le rapport des mœfurs ; que l'intelligence qui peut nous apprendre à faire un nieilleur usage de nos organes physiques, à former un agriculteur, un mécanicien, un musicien ou un -danseur, est impuissante pour former un honnête homme, un bon magistrat ou un bon citoyen. Si, à cet égard, le sens moral suffit, on peut se passer de livres, de professeurs, de prédicateurs, et surtout des écrivains qui font des systèmes de morale.

Des hommes qui considèrent comme une 8ciencé, des sentimens communs ^ tous les individus dont se compose le gertre humain, et qui Cendant reconnaissent la nécessité d^'écrire et

de leur esprit, les dirigent avec tant de sûreté et sans qu'elles .aient besoin de réflexion, ce n.*€»t que parce qu'elles ont été élevées avec beaucoup de jugement et de réflexion» Elles tombent dans une erreur semblable a celle ^e commettrait un habile musicien qui aurait oublié les )eçon& qu'il aurait reçues , et qui s'imaginerait que les doigts et l'ouïe de l'homme sont naturellement habiles à exécuter et à juger de la musique.

d'enseigner cette science^ affînnent une véritable contradiction. Si réerivain^ le professeur ou le prédicateur^ n'importe le nom^ ne p^ dire à ses lecteurs ou à ses auditeurs que ce qulls sentent comme lui^ il n'a rien à leur apprendre; ils sont tout aussi sayans que lui-même. S'il a des sentimens qui lui soient particuliers^ et .qu'il se propose de leur communiquer, il doit reconnaître que le sens moral ou la conscience ne parle pas également à tout le monde. U £aut alors rechercher quelles sont les causes de la différence, et trouver, sans le secours de l'intelligence, des raisons qui soient capables de faire parler des consciences qui se taisent. Ou bien il £eiut déterminer des hommes à se laisser diriger par un sens moral qui n'est pas le leur, après leur avoir persuadé qu'ils ne peuvent pas trouver de guide plus sûr que leur propre conscience. Il faut leur prouver que le sentiment moral, inhérent à la nature humaine, ne recevant aucune direction de l'intelligence , a toujours également bien dirigé les hommes^ «et qu^ cependant le christianisme a changé les mœurs d'une partie des nations qui l'ont adopté, tandis que des nations qui ne sont pas chrétiennes se livrent, par principe de conscience, à des actions que notre sens,* moral réprouve.

H arrive presque toujours que, lorsque des hommes établissent un système exclusif qui repousse des vérités incontestables, U se trouve d'autres hommes qui, pour le renverser, cher-

UYEE ty CHAPITRE VIII. Il5

dhent à fonder un système égalemei)t exclusif, et tjui Tnettcaat au nombre des erreurs les vérités même que peut renfermer le système contraire. Âinsi^ lorsque des savans ont porté le calcul dans les sciences morales, et qu'ils ont voulu diriger «otre attention vers l'étude des feits, ils ont incontests^lement &it faire de grands progrès à l'esprit humain; mais peut-4tre ont-ils retardé les effets d'une bonne méliiode, en n'admettant pas ou du moins en ne prenant pas la peine dé constater un fait sans lequel toutes nos connaissan-^ ces seraient stériles : le sentiment qui nous fait approuver ce que nous jugeons utile au genre humain, et condamner ce que nous croyons lui être foneste.

La méthode analytique rfest point exclusive de ce sentiment ; elle ne peut, an contraire, être efficace que parce qu'elle en admet ou en suppose l'existence. En éclairant les hommes ignorans sur la nature, les causes et les conséquences de leuré actions ou de leurs habitudes , elle réveille leur sens moral dans des cas où, &nte de lumières, il ne pouvait se foire entendre. En éclairant les hommes quji se trompent dans les ju^^emens qu'ils portent "des institutions ou des habitudes humaines y elle les détivre de craintes mal fondées, ou leur £ait condamner ce qu'ils approuvaient auparavant. En éclairant les hommes qui ont reçu de bonnes habitudes, mais qui ont peu de lumières^ elle leur donne des motifs de persévérance , et ajoute leur approbation personnelle à l'approba- 1. 6

ai 4 TllAITÉ 0B LéaiSiATIOIf.

tion du public. Àiusi^ la conscience de chaque individu se met au niveau de ses lumières^ et elle devient d'autant plus étendue y et d'autant plus impérieuse y qu'on voit mieux les conséquences de tout ce qu'on £dt. Ce serait donc une grave e^air de croira qu'un des eShi» del'anal^^eap pliquée aux sciences morales^ est de faire taire le sens moral. L'effet qu'elle produit «st, aii contraire^ de donner à ce sens une direction plus sm% et d'en accroître l'énergie.

On s^ait également dans Terreur sil'on croyait que l'analyse est un obstacle à la formation des bonnes habitudes. Les lumières qu'elle doQoe n'ont > au contraire^ une grande influence sur nous, qu'autant qu'elles ne sont pas contrariée» par des habitudes vicieuses, La plupart des hœnmes, même che« les peuples les plus éclairés^ n'ont ni 1^ temps^ ni les moyens de calculer tou^ tes les coui^équences de chacune de teura actions; ils ne peuvent être conduits que par leurs habi** tudes, et par les impressions qu'ils ont reçues dans leur en&noe* Géux mêmes qui ont reçu une certaine éducation, sont souvent obligés d'a^ gir sans qu'ii leur soit possible de calculer d'a^v^nce les résultais de leur conduite: ils obéissent alors à leur sens m<»ral, selon tas idées et les habitudes qu'on leur a données. Us se conduisent b[len> s'ils ont reçu des idées justes et de bonnes habitudes ; ils se conduisent mal, s'ils ont contracté de mauvaises habitudes ou reçu des idées fausses. Lorsque les habitudes d'un homme sont

UVKB I, Chapitre yiii. iiS

complètemeDt formées, les lumières que Fantlyse lui doone ont rarement pour résultat de le réfor-* mer: elles ne produisent pas, en général^ d^autres ei^ts sur lui, que d'exciter ses remords pour des actions qu'il ^écutait auparavant m toute s&^ reté de conscience, et de lui fiûre réprouver dans les autres des £aits dont il n'a plus la puis^ sance de s'abstenir. Ainsi, des parens qui ont eu le malheur de contracter de mauvaises habi-* tudes, et qui n'ont plus assez d'énergie pour s'en délivrer, peuvent encore en préserver leurs

Ayant «posé , dans le chapitre précédent, les eiïeU généraux que produisent les faux systèmes, il me reste peu de chose à dire de Ceux que pro^ duit le système qui repousse l'examen des faits , pour n'admettre que les décisions du sens iXK)ral ou de la conscience. Ceaystème, comme tous les autres, a pour résultat d'être un obstacle au perfectionnement moral de l'homme, en attr^ huant à une cause des efifets plus nombreux que ceux qu'elle produit, et en feisant considérer comme une source d'erreurs, la seule méthode qui peut conduire à la déoouterte de la vérité. Il a de plus quelques e£fets qui lui sont particuliers^ et qu'il convient par conséquent d'exposer. '

n est évident, en premier lie», qu^un hôtnmé ^i exclut le raisonnement des sciences morales et qui ne prend pour juge que le sentiment intime, ne reconnaît aucune autorité à laquelle il

Il6 TBAITÉ DE LÉCllSLÂTIO^.

soit possiMe^d'en appeler €& cas de discussion. La sqehce est inutile toutes les fois que les hommes sont d'accord jet lorsqu'ils sont d'opinion différente^ elle ne leur offre aucun moyen de s'éclairer ; ce qui les conduit à l'anarchie.

/En second lieu ^>ce système est la justification dé tous les vices et de tous les crimes auxquels se sont livrés et auxquels peuvent se livrer encore lès fanatiques de toutes les religions et de tous lés partis; s'il suffit^ pour qu'une action soit utile au genre humain^ de trouver des fous auxquels il soit possible de persuader qu'elle leur est commaiidée par leur conscience^ il n'est aucun crime qui lie puisse être considéré comme un de voir ; car il n'en est aucun qui, à une époque quelconque, n^ait été exécuté en toute sûreté de conscience.

j Enfin, dans l'ordre social, chacun est porté à considérer comme l'expression de son sens moral, lé principe qui sert de base à 86n métier ou à sa profession; dans presque tous les pays du monde, l$i sens m6r;al d'un soldat lui commande l'ob^s- QdjQce passive) le' sens moral du -ministre dVn culte quelconque, lùicoihmande de se conformer aux livr<^ de sa religion, tels qu'ils sont interprétés par la secte à laquelle il appartient; le sens moral d'un jurisconsulte lui commande de §e cQi^ormî^r aux lois de son pays, quelles qu'elles soient; le. seps moral d'un philosophe lui commande dé-faire triompher ses systèmes; et le sens moral d'uû paysan, d'obéu^ aux directions de

UYEE I, CHAPITRE VHI, 1 17

son curé. Si nous examinons^ en un mot, ce qui «e passe généralement dans le monde, nous trouverons que chacun exécute en consdence tout ce . qu'il croit pouvoir exécuter avec profit et sans aucun danger; et que le sens moral ne réprouve que les actions qui, dans un temps ou dans un autre, peuvent être funestes, soit à nous-mème, soit à des êtres pour lesquels nous avons des affections. Montrer les mauvaises conséquences d'une action ou d'une institution, c'est faire voir an danger, c'est troubler la sécurité de ceux qui en sont les auteurs^ et de- ceux qui peuvent en souffrir; en montrer, au contraire^ les bonnes conséquences , c'est donner des motife de sécurité à ceux qui en sont les auteurs, ou qui peuvent en profiter ; dans les deux cas, c'est faire prononcer le sens moral de tous sur cette action ou cette institution, et les déterminer, soit à la condamner, soit à l'approuver.

Tout celia paraît simple jusqu'à l'évidence; et cependant, parmi les hommes qui ne veulent pas donner aux nations d'autre guide que la conscience, il en est qui considèrent les lumières propres à éclairer, comme le présent le plus funeste qu'il soit possible de leur faire : on croirait à les entendre, que c'est l'esprit des ténèbres qui a enfanté la lumière. Mais qu'on y regarde de près; qu'on suive la conduite de la plupart de ces hommes, et l'on verra que leurs efforts continuels ne tendent qu'à former les consciences selon leur propre entendement. Ils veulent que

Il8 T&Airi DB LÉOISLATIOll.

cbacua obéme à k voix de sa propre con* ^ience^: mak c'est 8ou8 la tsondition que ce seront eux qui lui apprendront à parler^ et qui seuls formeront son langage.

LITRB I, CHAriTAB IX. 9 14

Page 1