‹ Traite de legislation, ou Exposition des lois generalesChapitre 23 sur 69 · LIVRE I, CHAPITRE XIU ig · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XIU ig

flexibles pour les passions ou pour 1^ erreurs (fopùlaires^ que pour les vices et les désirs des grands. Ainsi ^ quoi qu'on puisse penser des systèmes de Rousseau sur les fondemens et sur la nature dçs lois , il &ut juger ces systknes en eux^ mêmes ^ et £aire abstraction de l'opinion qu'on peut en avoir. Est^il vrai que, dans un pays quelconque, les lois soient V expression de la vo^ lonte générale? Est-il possible qu'une telle volonté ^iste, et que toutes ks lois en soient Yetpression ? Serait-il avantageux que cela fût ?

Ces questioiN difiFèrent beaucoup les unes des autres , et elles pourraient être, par conséquent, susceptibles de solutions différentes. Une chose pourrait exister, et produire de mauvais effets ; elle pourrait être ou paraître désirable, et n'avoir aucune existence; enfin elle pourrait sembler désirable et être impossible. Rousseau présente son système sur la nature des lois , comme étant l'és-^ pression de la vérité , et comme le seul juste et raisonnable : c'est donc comme tel qu'il s'agit de l'examiner. S'il résultait de l'examen que j'en vais faire , qu'il n'est ni ne saurait devenir l'exposition vraie des choses , je laisserais le soin d'examiner s'il serait bon , à ceuK qui se plaisent à raisonner sur l'impos^bte.

Ce système rar la nature des lois n'est que la suite de celui que j'ai examiné dans le chapitre précédent; il appartient au même écrivain, et se trouve dans le même ouvrage. J'en traite séparément toutefois, parce que je conçois qu'il

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est possible d'admettre l'un sans adopter l'autre, et que c'est un moyen de se faire des idées plus justes de tous les deux. Il nous serait difficile d'ailleurs de bien savoir ce que les lois sont, si nous ignorions ce qu'elles ne sont pas, et ce qu'elles ne peuvent même pas être. Lors- (|ue, sur une chose quelconque , de faïusses idées soiit dévenues populaires, il n'y a presque pas moyen d'avancer dans la connaissance de la vérité, si l'on ne commence pas par détruire l'erreur qui règne sur les esprits*

11 est difficile de bien entendre ce que Rousseau se propose de désigner par ces mots volonté génércde. Dans la partie de son ouvrage où il cherche à exposer la nature des lois , le mot t/olonté est presque toujours synonyme de désir. Ces deux mots sont loin -cependant d'avoir la même signification : il suffit, pour désirer une chose, d'en sentir le besoin ; pour la vouloir , il faut en sentir le besoin, et posséder de plus la puissance de l'obtenir. Un paralytique peut avoir le désir de marcher ; un pâtre le désir d'être propriétaire de vastes domaines, ou même d'être roi ; mais , s'ils entendent leur langue, le premier ne dira point qu'il a la volonté de courir^ ni le second la volonté de* gouverner un empire.

Après avoir exposé ce qu'il entend parle mot souverain y Rousseau recherche si la volonté générale peut errer. Il dit que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique, mais que les délibérations du peuple

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n'ont pas toujours la même rectitude. On veut toujours son bien^ ajoute-<t41^ mais on ne le voit pas toujours (i). a Comment^ dit-il ailleurs, une multitude aveugle qui souvent ne sait ce qu'elle veut, pîffce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d'elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un système de législation? De lui-même le peuple veut toujours le bien , mais de lui-même, il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite; mais, le jugement qui la guide n'est pas toujours éclairé.. Il &ut lui faire voir les objets tels qu'ils sont , quelquefois tels qu'ils doivent lui paraitre.... Les particuliers voient, le bien qu'ils rejettent :: le public veut lé bien qu'il ne voit pas. Tous ont également besoin de guide (â) ?ï ïl est évident que la volonté dont parle ici Rousseau, n'est pas autre chose qu'un simple désiF. Si Ton substitue ce dernier mot à la place du premier, dans les passages qu'on vient de lire, on verra que le langage est beaucoup plus, juste.. Qu'on dise, par exemple, qu'un peuple désire tçujours d'être heureux^ mais qu'il ne voit pas toujours. ce qui peut lé rei^dre tel; que les hommes, désirent toujours, leur bden , mais qu'ils Savent i^arement ce qui leur est bon; que le' désir général est toujours droit^ mais que le jugement qui le guide n'est pas toujours éclairé,

(i) Contrat social , liv. 2 , cli. 3.

(n) Contrat social, 1. a, ch. 6.

on pourra ne pas être d'accord $ur les conséquences de ces phénomènes ^ mais on ne pourra pas du moins contester l'exactitude du langage.

Cette substitution d'un mot à un autre^ est ici d'une grande importance. Si Rousseau eût em^ ployé le terme propre, tout son système croulait de lui-même, ou pour mieux dire il n'y avait plus moyen de le construire. Admettant, en effet, qu'un peuple a toujours le désir d'être heureux, mais qu'il sait rarement ee qui lui est bon , il est impossible de tirer dé. ces deux feits aucune conséquence en faveur de là législation qu'il adopte* Un malade a toujours Je désir de se bien porter; feut-il en conclure que les rejnèdes qu'il imagine ou qu'il accepte des mains de son médecin, sont essentiellement bons ? Fautil considérer l'ordonnance du' médecin comme l'expression de la volonté du malade, par la raison que celui-ci consent à s'y soumettre? En la considérant comme telle, s'ensuit-il qu'elle pro^ duira l'effet désiré?

Rousseau reconnaît qu'tsne multitude aveugle ne sait souvent ce qu'elle veut , parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon ; il dit qu'elle a besoin qu'on lui apprenne ce qu'elle veut; que le jugement qui la guide n'est pas toujours éclairé; qu'elle ne voit pas le bien qu'dle veut (qu'elle dé* sire). Il conclut de là la nécessité d'un législateur qui lui fesse voir les objets tels qu'ils sont, ou même tels qu'ils doivent lui paraître. Il va plus loin : il la déclare incapable de comprendre un

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système de législation ^ et df se laisser gouverner par le raisonDement ; il dit qu'il faut la tromper pour lui &ire accepter de bonnes lois. Il est donc évideat que*la volonté dont il parle n'estpasautre chose qu'un désir vague > qui se rapporte^ non à telle loi particulière ^ mais à l'effet qu'il suppose qu'elle doit produire. Ce désir ^ auquel Roti^sçau donne le nom de volonté > aune analogie parfaite avqc le désir d'un homme qui souffire ; ce que cet homme désire , ce n'est pas précisément de prendre tel ou tel remède ^ c'est de mettre un tca^me à seis douleurs .

Ainsi, en supposant qu'une loi fut adoptée è l'unanimité par un peuple, cette circonstance ne prouverait pas qu'elle doit nécessairement produire de bons effets > puisque la multitudes voit rudement ce (fui lui est bon : l'acceptation itna^ nime ne prouve paA plus en faveur d'une loi, que Iç courage avec lequel un malade prend un re-r mède ne prouve en feveur de l'ordonnance dé son médecin.

En substituant le lâot désir au mot volonté, on voit sur-le-champ combien peu sont fondées les opinions de Rousseau sur les lois> et sur les con-^ ditions qui seules peuvent les rendre bonnes» £st-il exact de dire que les lois sont l'expression du désir général ? Si un peuple ne voit pas quelles sont les lois qui lui sont bonnes, si l'on est obligé de le tromper pour lui en faire adopter de telles, peut-on dire qu'il les désire? En admettant qu'il les désire^ cela suffit-il pour qu'el-

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les produisent un bon effiet? Un individu se livre souvent à des actions qui lui sont funestes: pourquoi une collection d'individus se conduirait-elle plus sagement? S'ils ont plus de lumières, ce qui n'est pas toujours vrai, leurs intérêts ne sont-ils pas aussi plus compliqués?

« Mille nations ont brillé sur la terre qui n'auraient jamais pu souffrir de bonnes lois, et celles mèine qui l'auraient pu, n'ont eu dans toute leur durée qu'un temps fort court pour cela. La plupart des peuples ainsi que des hommes ùe sont dociles que dans leur jeunesse; ils deviennent incorrigibles en vieillissant ;*quand une fois les coutumes sont établies et lies préjugés enracinés; c'est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les réformer ; le peuple ne peut même pas souffrir qu^on touche à ses maux pour les détruire, semblable à ces malades stupides et sans courage qui frémissent à l'aspect du médecin.... La jeunesse n'est pas l'en&nce. Il est pour les nations comme pour les hommes un temps de jeunesse, ou, si l'on veut, de maturité, qu'il fout attendre avant de les soumettre aux lois ; mais la maturité d'un peuple n'est pas toujours facile à connaître, et si on la prévient , l'ouvrage est manqué (4). Tel peuple est disciplinable en nais-

(i) On a souvent comparé un peuple à un individu; on a parlé en conséquence de son enfance ^ de sa jeunesse ^ de sa maturité^ de sa vieillesse , et même de sa taille^ et l'on a gravement rsâsonné sur ces mots comme s'ils Ireprésentaient quclqiK chose. Ce n*est pas là le moins absurde dès systèmes.

sant^ tel aulFé ne l'est pas au bout de dix siè* cles.(^).'»

Comment peut-^on admettre des faits sembla^ blés, après avoir posé en principe que la volonté générale est toujours droite^ et tend toujours à Futilité publique? Si mille peuples qui ont brillé sur la terre^ auraient été incapables de souffrir de bonnes lois^ n'est-il pas évident quela volonté générale n'est pas toujours droite? et si k volonté générale n'est point in&illible^ quel est le moyen à l'aide duquel on jugera de ]a bonté des lois? Qui saura distinguer le peuple dont la vo* lonté générale est toujours droite, de celui dopt la volonté générale se trompe toujours? Par quel rare privilège swa-t-il donné à l'un d'être infaillible, tandis que l'autre ne saurait jamais rencontrer la vérité !

Si Rousseau se. trompe en prenant un désir vague de bien-être; pour une volonté positive portant sur des moyens déterminés, il ne se trompe pas moins lorsqu'il donne à la volonté de la majorité le nom de volonté générale • Pour qu'une volonté soit générale, suivant lui^ il n'est pas nécessaire qu'elle soit unanime , il sufiit que toutes les voix soient comptées ; toute exclusion formelle, dit-il, rompt la généralité (2). Mais, si la généralité consiste en ce que toutes les voix soient comptées , pourquoi ne pas dire alors la

(i) Contrat social, livre a, ch. 8.

(a) Contrat social,, liv. 2 , ch. a , note.

aoa TEAlTé DB LÉGlSftATIOir*

voloaté du plus grand nombre^ au lieu de dire la volonté général^ parce qu'ici le nombre ne prouve que la I6rce> et que s'il avait dit que la volonté du pltt« grand nombre est toujours droite^ c'eût été déclarer^ en d'autres termes^ que le plus fort a toujours raison.

Rousseau semble avoir prévu cette objection: aussi^ après avoir reconnu que l'unanimité n'est pas nécessaire pour constituer la généralité^ il ne tarde pas à prétendre que majorité ex unanimité sotitdeusà termes synonymes; etque^ lorsqu'une assenaiblée se divise en deux parties, et que cbacunb d'elles vote en sens contraire^ elles sont cependant du même avis* Le non répondu par la minorité a le même $e,n%, dans Tintention des votans^ qne le oui de la majorité; de sorte que tous les votes sont toujours unanimes^ quelque divergence apparente qull y ait dans les suffrages.

Voici comment s'opère ce prodige. Parle contrat social, toujours formé à l'unanimité^ chacun s'engage à se soumettre à la dédsion du grand nombre, et à vouloir ce que la majorité voudra < Lorsqu'on vote sur une loi, il est donc convenu d'avance que la minorité voudra ce qui sera voulu par la majorité; et aussitôt que la volonté de celte^d est connue, on connaît la volonté de celle-là qui est la même, puisqu'on veut toujours ce qu'on a une fois promis de vouloir. « Le citoyen, dit Rousseau, consent à toutes les lois, même à celles qu'on passe malgré lui, et même à celles qui le

punissent quand il ose en violer quelqu'une. La volonté constante de tous les membres de l'état est la volonté générale ; c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres . Quand on propose une loi dans l'assemblée du peuple, ce qu'on leur demande n'est pas précisément s'ils approuvent la proposition, ous'ilslarejettsent, mais si^Ue est conforme à la volonté générale qui est la leur ; chacun , en donnant son suE&age , ditson avis là-<iesBus , et du calcul des voix se tire la déclaraticm de la volonté générale. Quand donc l'avis contraiiTC au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m'étais trompé, et que ce que j'estimais être la volonté générale ne Tétait pas « Si mon avis par<ticulier l'eût emporté , j'aurais fait autre chose que ce que j'avais voulu, c'est alors que je n'aurais pas été libre (i). »

J'avoue que je ne cmnprends pas ce que cela signifie* Lorsqu'on propose une loi dans l'assemblée du peuple, on ne (kmanda pas aux citoyens, dit Rousseau, s'ils l'approuvent ou s'ila h rejettent. Qu'est-ce donc qu-on leur demande? on leur demande si elle est conforme à la volonté générale. Mais quek seront lea éléjraens dont se composera cette volonté? A quels signes les votans pourront-ils lareconnaitre? Comment leur serat-il possible de répondre à la i|uestion qui leur est feite , tant que personne n'aura iaitconniutre son opinion individuelle? Faût-il que chacun

(i) Contrat social , Hv. 4 , ch. %.

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déclare qu'il est cle l'avis de la majorité ? Mais si chacun £edt une déclaration semblable ^ si nul ne dit ce qu'il pense sur la mesure proposée, qu'est-ce qui formera la majorité, ou ce qu^on nomme la volonté générale ? Si mon ayis l'eût emporté, dit Rousseau, j'aurais £ait autre chose que ce que j'avais voulu, c'est alors que je n'aurais pas été libre. Mais un avis particulier ne peut l'emporter qu'autant qu'il est un des élémens dont se forme la majorité ; et si , en pareil cas, il n'est pas l'expression de lar volonté générale , où se trouve cette volonté et quels sont les signes auxquels on peut la reèonnaitre ? Comment se £adt - il que je sois libre quand l'opinion que je manifeste se trouve en opposition avec l'opinion de la majorité , et que je cesse d'être, libre aussitôt que je me trouve d accord avec le plus grand nombre et que mon ayis triomphe ?

Je me suis engagé, par le contrat social, continue Rousseau , à vouloir toujours ce que voudrait la majorité ; d'oîi il suit que je veux toutes les lois que la majorité adopte, et que les lois que je repousse, ne sont que l'expression de ma volonté. Mais est-il possible de s'engager à vouloir ? Si un tel engagement est possible, dépend-il de soi de le tenir? La volonté se composant du désir et de la puissance, peut-on raisonnablement promettre à une ou à plusieurs personnes, qu'on aura, dans toutes les circonstances , le désir et la puissance de faire ou de souffrir tout ce qu'elles voudront ? Dépend-il de soi de désirer des choses qui

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