‹ Traite de legislation, ou Exposition des lois generalesChapitre 26 sur 69 · CHAPITRE Xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xm

Du système qui fôit d'une religion positive le fondement exdasif de la morale et des lois , et de l'influence de ce système sur la civilisation.

Il semble que je ne suis point la gradation naturelle des idées ^ en passant de l'examen du système dans lequel on considère les lois comme Texpression de la volonté générale , à l'examen du système dans lequel on ne les considère que comme l'expression de la volonté d'un être surnaturel; mais, entre l'un et l'autre, il y a plus d'analogie qu'il ne parait, lorsqu'on ne les considère que séparément. L'écrivain qui a imaginé le premier, en a senti la &iblesse, et c'est par le second qu'il a cherché à le fortifier j n'ayant compté pour rien l'entendement des peuples et les lumières qui peuvent sortir de la discussion, il a été obligé de &ire parler son législateur au nom de la Divinité. U a cru qu'il ne pouvait exister ni de bonnes mœurs ni de bonnes lois , qu'autant que les magistrats civils étaient en même temps les ministres de la religicm. Il a admiré les institutions de Mahomet, parce qu'il a cru y apercevoir l'union qu'il dédirait, et il a condamné

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la religion chrétienne, parce qu'il a vu que le pouvoir religieux était séparé du pouvoir civil. Ce système , qu'on a rais en pratique en divers pays , et que plusieurs philosophes ont admiré 0), ne déplairait point à quelques ministres de certains cultes chrétiens; ils consentiraient volontiers, non à remettre leur autorité spirituelle aux magistrats civils, mais à réunir, dans leurs pieuses mains, tous les pouvoirs de FEtat ; ils se résigneraient même à ne consulter que la volonté générale, pourvu que la puissance de la fyire parler n'appartînt qu'à eux. ^ En soujopQttant à l'examen quelques-unes des causes et des conséquences de ce système, je n'ai pour but ni de rechercher quels sont les services que la morale et la législation peuvent tirer de telle ou telle opinion religieuse, ni d'examiner jus<|u'à quel point certaines croyances spéciales ont avancé ou retardé les parogrès des mœurs ou des lois. Je ne me propose qu'une chose ; c'est de faire voir les conséquences d'un système qui» excluant l'observation des feits de l'étude de ee& deux sciences, fait reposer tous les devoirs des hommes exclusivement sur les préceptes qu'on suppose avoir été donnés par une volonté supérieure. Dans ce système, on n'a jamais à consi-** dérer les conséquences d'une action, d'une habi*^ tude ou d'une loi, relativement aux biens et aux maux qui peiivent en résulter dans cette vie ; on

(i) Th. Raynal pensait, à cet égard, comme Rousseau.

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n'a pas non plus à en rechercher les causes / soit dans les choses^ soit dans les hommes . Le priiscipe et la fin des actions humaines se trouvent exclu* aivement dans un être surnaturel ^ invisible , que l'imagination ne peut se figurer^ ni Fintelligenoe concevoir; il n*y a rien de moral ni de légitime que ce qui est conforme à la volonté de cet être, et cette volonté ne peut être connue que par les préceptes contenus dans tel ou td livre y et par It» décisions des hommes qui se disent ses ministres.

Ce système , qui a existé et qui exitse encore chez différens peuples^ au moins en théorie^ n'a eortainement rien de commun avec la rdigion cbrétientie. L'auteur de cette religion a voulu qu'elle fut étrangère au gouvernement; il à établi des préceptes de morale ^ mais sans exclure^ en aucune manière, ni le raisonnement ni l'étude des faits.. Ce que j'ai à dire ici ne peut donc se rapporter qu'à des religions étrangères au christianisme y ou à d^s prétentions que cette religion, condamne 9 même quand on veut les fonder sur. elle.

Noua avons vu y dans les chapitres précédrâs, que les nations Sjcmt portées vers leur prospérité par une tendance inhérente à leur propre nature, mais qu'elles ne voient pas toujours ce qui les £sdt prospérer ou dépérir. Nous avons ensuite^vù qu'eu les éclairant sur les effets qui résultent de chaque chose , on dirige l'actioii qui est en elles vers la destruction de ce qui leur est funeste ,

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et ver8 rétablissement de ce qui leur est utile.

Cette tendance qu'a le genre humain à détruire les obstacles qui s'opposent à ses progrès n'est pas une création des savans : la science Tobserve ; ^e ne lui donne pas Fexistence. Ce ne sont pas non plus les savans qui font que telle cause pro^ duit telie^t : ils montrent comment l'un dérive de l'autre y mais ce ne sont pas eux qui sont les auteurs de la filiation.

Si la tendancequ'a le genre humain à détruire ce qui lui est funeste est un mal ^ si elle est le résultat d'une nature corrompue et déchue , ce n'est donc pas aux philosophes qu'il £aut l'imputer 9 ils font partie du genre humain /mais ils n'en déterminent pas la nature ; si telles opinions^ telles habitudes^ telles institutions produisent pour les nations telles conséquences ^ ce n^est pas à eux qu'il faut s'en prendre; ils ne peuvent pas feûre que les choses changent de nature.

{je peut être «n malheur que le pouvoir absolu soit pour les peuples une cause de misère et de ruine^ au lieu d'être une cause de prospérité. Si les exactions^ les violences et l'ignorance^ rendaient les nations florissantes ^ les choses en iraient certainement beaucoup mieux; tout le monde en serait plus heureux^ les maîtres comme les esclaves. Mais l'auteur de notre nature en a décidé autrement : il a attaché le malheur à l'ignorance , à l'erreur, à la servitude ; il a fait dépendre la prospérité, des lumières et de la liberté. Des familles musulmanes, transportées à Philadel-

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phie et éclairées, y prospéreraient comme des familles américaines; des femilles américaines, transportées à Constantinople et abruties, y dé* périraient comme des &milles musulmanes.Telle est la loi de notre natm*e.

Mais si la science ne change rien à la nature des hommes ni des choses , si elle se borne à la £aire connaître et à indiquer la liaison qui existe entre les causes et les e£Bets , comment certains gouvernemens et les ministres de certaines religions se montrent-ils si opposés aux progrès des lumières? Comment craignent-ils qu'on ne hsse voir aux peuples les effets de certaines opinions; de certaines habitudes et de certaines institu-^ tiens? C'est qu'en général ils connaissent aussi bien que nous la tendance indestructible des nations, et qu'ils ne sont pas bien convaincus de la vérité des dogmes religieux et politiques dont ils leur imposent la croyance. Ils savent que si ja-* mais les peuples voient clairement la route qui peut les conduire à la prospérité , aucune auto-^ rite n'aura la puissance de les arrêter : pour les empêcher d'avancer, il faut qu'ils les empêchent de voir.

S'il se trouvait des hommes qui se crussent intéressés à conserver chez un peuple des habitudes ou des institutions funestes, à mettre obstacle à l'établissement d'habitudes ou d'institutions utiles, comment devraient -ils s'y prendre pour arrêter la tendance qui porte les nations vers leur prospérité? Ils devraient, en premier lieu,

s'opposer à ce que personne ne fît remarquer la liaison qui existe entre ces habitudes ou ces instî* tutions et les mauvais ou les heureux effets qui en résultent; ils devraient ensuite attribuer à ces habitudes et à ces institutions les bons ou les mau* vais effets qui sont produits par d'autres causes; ils devraient enfin persuader aux peuples qu'elles produisent, dans un monde qu'ils ne peuvent pas voir, des résultats différens de ceux qu'elles engendrent dans celui-ci; avec de tels moyens, il n'y a pas d'habitudes ou d'institutions funestes qu'on ne puisse long- temps conserver; il n'y a pas d'habitudes ou d'institutions avantageuses dont on ne puisse empêcher l'établissement.

n est remarquable cependant que le système qui exclut l'observation des faits , de l'étude dé la morale bu de la législation , pour fonder l'une ou l'autre de ces deux sciences sur des préceptes et des dogmes , n'est fondé lui-même sur aucun précepte ou sur aucun dogme religieux. Je ne connais du moins, dans aucune religion, aucun dogme ou aucun précepte qui interdise aux hommes de rechercher quelles sont les conséquences des actions ou des institutions humaines. Les recherches sur la législation et sur la morale ne me semblent pas avoir été plus interdites par les fondateurs des religions , que les recherchés sur la physique oii sur l'astronomie. Il se trouve cependant , parmi les ministres de presque tous les cultes, des hommes qui se font un système de les condamner.

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