LIVRE l, GHAPITKE XMI
qu'ils prescrivent ou qu'ils défendent^ des institutions qu'ils protègent oh dont ils craignent rétablissement. Ils sont dans le même cas que les agens d'un gouvernement^ qui n'existent que par des abus : pour qu'ils continuent à prospérer^ il fisiut que les nations s'imaginent qu'elles sont intéressées à leur existence. Une erreur découverte sur un seul objet peut suffire d'ailleurs pour Beiire défendre l'exam^i de tous; peutron croire^ par- exemple, que l'église romaine n'eût pas iui*terdit l'étude de l'astronomie, si elle eût pu prévoir que cette science donnerait un démenti à dea récits contenus dans des livres qui sont le fondement de la religion chrétienne?
B est une> raison plus puissante encore d'exclure la méthode analytique de la morale et de la législation, pour ne faire reposer ces deux sciences que sur des préceptes religieux. Les peuples ont un* tel besoin de législation et de morale, qu'un corps qui peut se rendre le gardien exclusif des lois et des bonnes mœurs , est assuré d'avoir sur eux une influence sans bornes. Persuader à la population que telle ou telle croyance est le fon-r dément exclusif de la probité, de la bonne foi , de là tempérance , de la chasteté , de la piété filiiale , de la foi conjugale , du respect pour les propriétés, et enfin de toutes les vertus, c^est faire de cette croyance , et des ministres qui en sont les gardiens , le fondement de l'ordre social ; c'est donner aux membres du clergé une importance qui les place de beaucoup au-dessus
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de tous les magistrats ^ et qui les met, en quelque sorte, au rang de la Divinité;
On mesure alors retendue de son respect pour les ministres de la religion , non sur la vérité de leurs doctrines, mais sur l'utilité qu'on attribue à la croyance. Si Ton ne peut pas croire, on en fait du moins semblant ; on cherche à inspirer aux autres une foi qu'on n'a pas soi-même, parce qu'on suppose qu'As en vaudront mieux. Ainsi peut s'organiser, chez une nation, un vas>(e système d'hypocrisie ; ainsi l'on peut arriver à considérer de» opinions que l'on croit fausses , comme la garantie unique des bonnes mœurs et desbounes lois. Plus même on est porté à faire respecter les lois et la morale, plus on doit témoigner de la déférence pour les hommes qui sont les gardiens des croyances qu'on suppose en être la base^ même lorsque soi-même on juge ces croyances mal fondées ; on trompe les hommes pour leur intérêt : c'est par vertu qu'on est hypocrite (i).
Tromper les peuples dans la vue de les rendre meilleurs , est une action que tous les moralistes n'ont pas condamnée, et que des philosophes ont
(^) Le monopole de renfieignement des lois et de la morale est le plus lucratil pour ceox qui l'exerceut, et le plvs funeste pour ceux qui le souHrent. Quand Fîgen, empereur du Japon y Toulut faire enseigner la morale dans ses états , les bonzes lui opposèrent une si forte résistance et en furent si irrités, que, pour ne pas être la victime de leur zèle sacré, ilfiit obligé d'abdiquer. ChàrlevoiXf Histoire générale du Japon , livre préliminaire , eh. 9.
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quelquc^is hâutemeat approuvée. Rouseeau, si sévère dans ses pniieipes de morale, admire les légtôlateur^ de Tautiquité, qui firent interrenir les dieux pour faire triompher leurs idées ; il ne trouve pas le mensonge coaodamnable, pourvu que celui qui en fait ussge soit un homme de génie. Mais comme il n'y a pas de faiseur de projets qui ne se croie un grand homme, il est clair que nul ne doit s'abstenir d'employer ce moyen ^ pour ne pas eo faire usage , il faudrait suppcmer que les lois qu'on impose sont mauvaises , ou avouer qu'on les croit telleà ; et quel est le liégis^ lateur qui fît jamais un tel aveu?
Les effets que produit le système que j'examine ici ne sont pas les mêmes dans toutes les circonstances et dans toutes les religions.
Les peuples qui couvrent la terre, sont divisés par plusieurs religions principales, chacune desquelles se partage en une multitude de sectes particulières. Non-seulement chacune de ces religions proclame que toutes les autres sont fausses , mais, chaque secte admet en principe là fausseté de toutes les autres sectes de sa propre religion. Je n'ai pas à examiner ici quelle est la secte qui admA toutes les vérités sans aucun mélange d'er* reurs. Il me suffit d'observer qu'il ne peut pas en exister deux qui soient dans le même cas; et que, par conséquent, toutes, moins une, excluent des vérités utiles , ou consacrent des ejTeurs funestes. En considérant toutes les religions, moins une, comme l'ouvrage des hommes, et toutes les sectes,
moins une , comme renfermant des erreurs et excluant un nombre plus ou taoinv grand de vérités^ il nous est £icile de voir les conséquences que produit^ sur le genre humain^ un système qui fonde exclusivement la morale ou la législation sur une croyance particulière (i).
U est évident , en premier lieu , que les préceptes d'une religion , étant jugés bons par cela seul qu'ils sont considérés comme l'e^ression d'une volonté supérieure , ne peuvent être élHWilés ni par les conséquences qui résultent de la pratique , ni par les progrès des lumières. Il suit de là qu'un peuple est stationnaire sur tous les points que sa religion a décidés : nulle des vérités qu'elle exclut ne peut plus être reconnue ; aucune des erreurs qu'elle consacre ne peut être détruite (2).
(i) Voyez le Traité des garanties individuelles, par M. Daunpn.
(2) Un théologien célèbre, saint Augustin, a prétendu que les gouvernemens ne s'étaient emparés de la religion que pour disposer plus facilement des peuples (de Civitate Deiy cap. 3a); et il est certain, en effet, qu'il n'y a pas de despotisme plus terrible que celui d'un gouvernement qui joint au pouvoir civil et militaire l'autorité religieuse. Mais ne peut-on pas dire des prêtres qui envahissent le pouvoir civil, ce que saint Augustin dit des chefs des gouvememens qui se font un instrument de la religion? Que le magistrat s'arroge l'autorité du prêtre, ou que le prêtre s'arroge l'autorité du magistrat , n'est-ce pas exactement la même chose pour le public? Ne sont- ce pas toujours des hommes qui réunissent les deux pouvoirs dans leurs personnes ?