LIVRE I9 CHAPITRE XIII
Une religion dont les dogmes et les préceptes ont été fixés dans des temps d'ignorance et de barbarie y exclut naturellement plus de vérités et consacre plus d'erreurs qu'une religion qui s'est fixée à une époque où il existait déjà quelques lumières y si d'ailleurs l'une ne renferme pas un plus grand nombre de préceptes que l'autre. Ainsi , lorsque deux religions existent simultanément chez un peuple , la dernière est celle qui oppose le moins d'obstacles à se» progrès , si eile est le résultat de la persuasion et non de la violence. Une réforme, ne peut s'opérer sans le secours du raisonnement ; les. réformateurs commencent toujours par être en minorité ; ils ne peuvent avoir pour eux ni la force qui résulte du nombre, ni celle que donne la possession de l'autorité; il faut qu'ils aient celle qui résulte de la raison.
En second lieu, entre deux religions, celle qui renferme le moins de dogmes, de préceptes ou de défenses, est aussi celle qui met le moins d'obstacles aux progrès de l'esprit humain , et qui s'oppose par conséquent le moins aux progrès de la morale et de la législation. Une religion qui réglerait tous les rapports sociaux, qui renfermerait un code de morale et un cpde de légblation, et qui déterminerait jusqu'aux usages et aux professions de la vie civile , ferait de la nation qui l'aurait adoptée l'esclave de ses prêtres. Le raisonnement serait considéré chez elle comme séditieux et comme impie ; toute tentative faite pour établir des mœurs plus pures , ou de meil-
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Ieare8 lois^ serait tout à la fois un outrage à la Divinité , et un acte de révolte envers le gouvernement. Les habitudes sociales et les lois étant considérées dans leurs rapports avec l'imoiuable volonté d'un être supérieur^ et non dans leurs rapports avec la prospérité des nations, les peuples ne seraient pas plus éclairés par rexpérience que par le raisonnement; leurs souf&ances et leur décadence même seraient improfitables ^ et ne les autoriseraient pas à se plaindre. S'ils voulaient faire quelques progrès , il faudrait qu'ils détruisissent leurs idées religieuses , leur législation , leur gouvernement, et jusqu'à leurs habitudes privées. Cela leur serait d'autant plus difficile, qu'ils ne pourraient être éclairés par aucune discussion, qu'ils n'auraient aucune confiance dans le raisonnement , que leurs idées et leurs mœurs seraient formées par ceux-là mêmes qui les gouverneraient, et que les ministres de la religion, gardiens naturels des mœurs et des lois, joindraient à l'ignorance et aux préjugés de la multitude, l'intérêt qui naîtrait de l'esprit de corps et de la possession du pouvoir (i).
(i) Jean-Jacques Rousseau admire beaucoup les législateurs qui ont fait de la religion la base de la morale et des lois. «Mahomet, dit -il» eut des vues très -saines, il lia » bien son système politique , et tant que la forme de son » gouyernement subsista sous les califes ses successeurs , ce » gouvernement fut exactement un, et bon en cela. » Ailleurs , il approuve la religion des Japonais; la raison qu'il en donne est que « Cest une espèce de théocratie, dans laquelle on ne