LIYBB II) CHAPITRE IX
plus florissam de la république. Un savant écrivain^ qui avait feit une étude particulière des mœurs des peuples anciens et des mœurs des sauvages^ a été frappé de l'analogie qui existe entre le tableau des mœurs romaines et celui des mœurs iroquoises ("!)* II est impossible, eneffet, dépasser de la lecture des ancims historiens à l'étude des voyages fiiits par de bons obs^vateurs dans l'intérieur des forêts américaines , sans être frappé de cette ressembiauce.
. L'absence d'afifiections bienveillantes était dans la même proportion que le défiant de développe« mexit inteUectuel, et elle était produite en grande partie par les mêmes couses. Toutes les passions haineiiSes avaient un degré d'énergie incomiu parmi nous; la cruauté, la vengeance, et surtout h perfidie, étaient des caract^es dis»tiacdfs des peuples de oe t^mps. Ce caractère ne . se manifestait fM seulement à Pégard des nations étrangères; il était le tnème à l'égard des éimngers et des citoyens. Le mot vertu n'a jamais signifié^ chez les Romains, que le courage militaire (S).
Pktaieurs sièdes de guei^res et de pillage, avaient concentré dans ftome toutes les richesses du monde civilisé ; mais «es richesses étaient réparties d'une manière fort inégale. Les géiiéiiaux , les magistrats, les gouvern^tirs d<eè provinces,
(i) Yokiejr.
4o4 TAjUTÉ DB LBGISLATIOJf.
avaient de» fortunes immenses. La masse de la population était ploi^ëe dans une affreuse misère y et n'avait aucun moyen d'en sortir ; car les métiers^ les arts^ le commerce ^ étaient exerces au profit des grands par leurs esclaves (i).
Des richesses immenses y toutes acquises par le pillage et par l'oppression , et un mépris excessif pour tous les genres de travaux utiles^ inspiraient aux Romains^ pour les jouissances physiques , une passion qui allait jusqu'à la fureur ; et cette passion était encore augmentée par les dangers de la guerre et par la crainte, de la proscription. S'il est vrai^ ccMumé on l'a dit^ que Néron désira que le peuple romain n'eût qu'une tète , pour pouvoir le détruire d'un seul coup^ on serait tenté de croire que les grands désiraient de concentrer dans une seule jouissance tous Les plaisirs que pouvaient donner une immense fortune et une longue vie , aSax de ne pas rester exposés au danger d'en perdre un seul.
Lia satiété des plaisirs innocens leur JBeiisait chercher des jouissances féroces^ les femmes, après avoir éteint tout sentiment de pudeur , aUaient chercher au cirque dés émotions plus vivqs, et se plaisaient à voir couler le sang des gladiateurs; les repas publics avaient lieu au milieu des proscriptions, et, pour rendre les
(i) J'exposerai ailleurs la nature, les causes et les efifets de l'esclavage^ citez les auciens et chez les modeme^.
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sensations plus fortes, on portait sur les tables les tètes des proscrits (^); dans les festins auxquels présidait la débauche, des consuls, pour donner à des fayoris un spectacle agréable, disaient trancher la tête à des esclaves (S); enfin, jusque dans les conspirations , ils mêlaient la cruauté aux jouissances ; ils immolaient des victimes humaines ; ils en buvaient le sang; ils en dévoraient la chair (5).
En voyant Tétat d'abrutissement et de férocité auquel Fabus des jouissances physiques avait amené les grands de l'empire, faut -il s'étonner que les stoïciens aient tenté de mettre un frein aux jouissances de cette nature ^ faut-il êlre sur^ pris qu'ils aient quelquefois dépassé le but ? Pour ramener les hautes classes k des plaisirs innocens et simples, il eût fallu un pouvoir qui n'appart^iait alors à aucun homme. Lorsque les stoïci^is ont condamné les plaisirs physiques , ils n'ont généralement entendu que les plaisirs funestes ; lorsqu'ils ont manifesté du mépris^ pour les richesses, ils n'ont voulu désigner que' les richesses mal acquises.
c Amasse du bien, me dit-on, afin que nous en ayons aussi. Si je puis en avoir en conservant la pudeur, la modestie, la fidélité, la magnanimité,
(i ) PhiUrque , Yhs de Maiius cl de Scyllft.
(a) .Platarqiie, Vies de Gaton le censear et de Flâtsiiinios.
(3) Plutarqae, Vies de Pnblicola et de Cîcéron. — Voyez les Vies^de Marins^ de Sylla, de César, de Pompée; d'Antoine, de Gicéron et de Caton d'Utique.
4o6 TJUITÉ IIB LÉGiaLATIOn.
montrez-moi ^disait Épictète^ le chemin qu'il £aut prendre pour devenir riche ^ et je ki serais mai« si vous voulez que je perde mes véritables biens ^ afin que vous en acquériez de £auji^ voyez vou»->mème combien vous tenez la balance mégale (i), M
Les mêmes causes qui ont feit condamner l'ar bus des plaisirs physiques par Iça philosophes de l'antiquité ^ les ont hit condamner aussi par les religions diverses ; mais il n'fst pa» phis en la puissance d'une religion quelconque de rendre l'homme insensible au plaisir^ qofi de le rendre insensible à la doulew ; et ce aérait une contradiction d'imposer des devoirs aux hommes les uns envers les autres^ et de vouloir en même temps qu'ils ne fussent pp9 heureui;.
Loin que les stoïciens aient pensé que y par elles-mêmes^ les peines physiques étaient dé»rrables y et qoe les jouissances devaient toujours être évitées ^ ils ont pensé , au contraire y que l'homme devait repousser les premières et rechercher les seconde».
Tout animal^ selon ZéAon y a été reeomu^aidé à ses propres soins par la luiture ; il a été doué de
(i) Le» stoïciens aTaîexity paar imputer le mépsis des richesses y une raison qae je n'ai pas dëyeloppée ici : c'est qu'elles exposaient le possesseur à être proscrit, et le tenaient dans un état d'alarmes continuel- Quand Sénèque suppliait Néron de reprendra \f^ ricbes pf ésens qn'il lui avait feits , il lui demandait, en termes, polis ^ de lui rendre la sécorite dont U l'avait privé.
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l'amour de 6oi-mème^ afin qu'il put se conserver^ lui et chacune des parties dont il se compose^ dans tout rétat de perfection dont elles sont suscep-^ tibles.
Dans l'homme , l'amour de soi embrasse son corps et chacun de ses membres^ son esprit et les différentes parties dont il se compose^ et le désir même de les tenir dans l'état le plus par&it.Tout ce qui tend à conserver ainsi l'homme, lui est iii^ diqué par la nature comme devant être adopté, et tout ce qui tend à le détruire comme devant être repoussé.
Ainsi> la santé^ l'agilité^ le bien-être du corps^ et ce qui peut les procurer ; la richesse^ la puissance ^ les honneurs, l'estime de ceux avec qui^ nous vivons, nous sont indiqués par notre nature ccMnme devant être recherchés , et la possession doit en être préférée au besoin.
D'un autre cèté, les maladies, les infirmités^ les peines corporelles et ce qui les &it naître , la pauvreté^ le défaut d'autorité^ le mépris et la haine de ceux avec qui nous vivons^ nous sont indiqués comme devant être évités.
Zenon examine l'importance de chacune de ces choses, et il mesure le degré d'aversion ou d'amour que l'homme leur doit, par la quantité de mal ou de bien qu'elles peuvent produire. La vertu consiste à savoir faire un bon choix, et à le suivre : c'est là ce qu'il nomme vÎQre selon la nature.
Mais dans ces calculs, il ne faut pas avoir
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égard seulement aux plaisirs et aux peines d'un seul individu : « La nature nous enseigne , ditil , que la prospérité de deux est préférable à la prospérité d'un seul, et que la prospérité d'un grand nombre est préférable à la prospérité de deux. Ainsi, nous devons préférer le bien-être de notre femille à celui de notre individu, et celui du genre humain à celui de rÉtat (>!).))
Il n'est donc pas exact de dire que les stoïciens ont condamné les plaisirs en eux-mêmes , et qu'ils ont recommandé les peines, comme étant désirables par leur propre nature; ils ont fait tout le contraire. Affronter la douleur , ne point tenir à la vie, ne pouvait être un mérite à leurs yeux, que dans le cas où l'on se proposait d'être utile aux hommes; il n'entrait sans doute pas dans leur esprit, qu'un individu qui bravait la mort pour satisfaire des passions mal&isantes, fût un homme estimable. Le mépris des peines est un vice ou une vertu, selon l'objet qu'on se propose, et le résultat qu'on en obtient : c'est un vice, chez le malfaiteur qui brave les châtimens infligés par la justice; c'est une vertu chez le citoyen <jui remplit ses devoirs, malgré lesme^ naces et les violences de la tyrannie.
Cette digression sur les stoïciens, et sur les
(i) On peut voir le système de morale des stoïciens dans la théorie des sentimens moraux d'Adam Smith. — Cette doctrine est exactement la même que celle de M. Bentham.
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causes qui ont amené leur doctrine^ peut noùs faire apercevoir aisément comment l'amour des jouissances physiques^ et Taversioû des peines de nlème nature^ sont un des principaux élémens de puissance dont les lois se ccmiposent^ et comment les lois se modifient ^ selon que ces passions sont plu9 ou moins énergiques.
Il est évident , en premier lieu , que, si une population qui n'a aucune influence sur sa propre destinée , ou qui est privée de toute liberté politique, se trouve, vis-à-vis de ceux qui la gouvernent , dans la même position oii se trouvaient les esclaves d'un maître qui nlettait quelque ordre dans l'exploitation de ses domaines, les hommes qu'on désigne sous le nom de gouvemans, se trouvent dans la même position que des possesseurs d'esclaves : ils n'ont à se livrer à aucun exer-^ cice intellectuel ou physique, si ce n'est pour maintenir leur domination.
N'ayant à se livrer à aucun exercice de corps ni d'esprit , et pouvant par conséquent s'abandonner à une oisiveté absolue, ils n'ont la conscience de leur existence que par une continuité dé sensations physiques. La facilité que leur donne leur puissance de satisfaire leurs passions, et l'habitude de s'y livrer, en accroissent l'énergie. Tous les hommes qui participent à la puissance, comme auxiliaires ou comme instrumens, sont mus par les mêmes besoins. Or, la collection de tous ces besoins forme , dans plusieurs états, un des principaux élémens de force d'un
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grand nombre de lois^ et particulièrement de celles qui tiennent, à l'organisation politiqae, an service militaire^ à rétablissement des impôts^ et à la distribution des richesses dont On dépouille ânnuelleàient la population asservie.
n est évident , d'un antre côte , qu'une population qui n'a ni maîtres , ni esclaves^ et qui peut disposer librement de sa destinée^ ne peut vivre et^se-pafpétuer que par les produits de sonin« dustrie; et que^ par conséquent^ eUe est obligée d'exercer continuellement ses facultés intellec* tuelles et ses organes physiques; ^e ne peut donc pas avoir la sensualité qu'on rencontre généralement chez les possesseurs d'esclaves. Cependant, si elle ne livre aux hommes qu'elle charge du gouvernemeQt, qu'autant de richesses qu'il en £aut pour les indemniser de leurs peines; si elle s'organise de manière à rester toujours maîtresse d'elle-même, el à mettre ks chefe qu'elle a choisis, dans l'impuissance de rien leur ravir, ses k>is seront encore, ea grande partie , l'expression de seê besoins physiques, ou pour mieux dire ce seront ces besoins qui formeront en partie la puissance dont elles se composeront.
Dans tous les cas possibles, les plaisirs et les p^nes purement physiques sont donc au nombre des élëmens de force qui constituent une loi ; mais ce ne aimt pi» toujours les peines et les jouissan es dp» mêmes dasses de personnes. Chez les peuples au sein desquels on ne voit ni maîtres, ni
esclaves^ ce sont les besoins physiques de la masse de la population^ qui forment la plus grande partie des puissances auxquelles on donne le nom de lois. Chez les peuples qui sont possédés par des maitres; sous quelque fpnneet sous quelque dénomination que ce soit^ ce sont les passions ou les besoins physiques des possesseurs qui forment un des principaux élémens des mêmes puissances y et particulièrement de celles qu'on désigne sous le nom de lois politiques.
4l3 TAAITÉ DB hÈÛISLATIOK.