LIVRE V , CHAPITRE VII. Îi
descendans et les poursuivait jusqu'à la dernière postérité. Quant aux hommes réduits en servitude, les membres de l'aristocratie les voyaient à une telle distance au-dessous d'eux , qu'ils ne pouvaient pas s'imaginer qu'ils eussent quelque chose de commun ensemble.
Les hommes qui ne tendent vers leur prospérité qu'en se livrant à l'étude des choses , ou en agissant sur elles, n'ont aucun succès à attendre de la ruse ou de la fourberie. Ce n'est point par fraude ou par surprise qu'un agriculteur peut tirer de ses champs une riche moisson, ou qu'un manufacturier peut mettre en jeu des machines. Il en est autrement des hommes qui fondent leur prospérité sur le travail gratuit de leurs semblables ; pour ceux-ci, l'imposture et la mauvaise foi se placent parmi les premiers moyens de succès , la franchise et la vérité sont des causes de ruine. Nous ne connaissons, en effet, aucun peuple qui ait porté l'art de séduire, de corrompre ou de tromper les hommes, aussi loin que l'aristocratie romaine. Pour subjuguer et dépouiller les nations étrangères, ou pour tenir les plébéiens dans la soumission, elle eut constamment recours à la fraude ou à la perfidie. Jamais elle ne cessa d'en faire usage , depuis son origine jusqu'à sa destruction. L'art profond avec lequel elle trompa les nations, lui servit plus à les rendre esclaves que l'habileté de ses consuls (4).
(1) J'attaque ici un préjugé fort répandu : il n'est pas de
On peut juger, par ce qui précède, des effets que l'esclavage produisit sur les mœurs de cette partie du peuple qui tenait le milieu entre l'aristocratie et ses esclaves; il leur donne la plupart des vices que nous avons observés chez la classe aristocratique. Quelques-uns de ces vices étaient modifiés cependant par la différence des positions sociales : le patricien, dans son orgueil \ ne voyait rien au-dessus de lui ; le
jeune homme sortant du collège, il n'est pas d'écolier à barbe grise, qui ne parlent avec une imperturbable assurance de la bonne foi romaine et de la perfidie carthaginoise. Nous ne connaissons point d'histoire de Carthage écrite par des hommes de cette nation , ou par des juges impartiaux ; et les Romains, avant la destruction de leur république, n'allaient guère chez les nations étrangères , si ce n'est pour savoir ce qu'il y avait à piller et pour y exercer leurs rapines. Il nous serait difficile, par conséquent, de dire quelles furent les mœurs des Carthaginois ; nous savons seulement qu'ils étaient un peuple très-actif et très-laborieux; qu'ils réparaient par leur industrie et par leur commerce , les ravages qu'avait produits la guerre, et que, pour vivre dans l'abondance, ils n'avaient besoin de tromper personne. Mais pour connaître les mœurs des Romains , il n'est pas nécessaire de recourir à des inductions : il suffit de lire leur histoire, non telle que l'ont fuite la plupart des écrivains modernes, mais telle que nous l'ont transmise leurs propres historiens ou les historiens grecs. « On voit que les Romains , même dans les comraencemens de leur empire, dit Machiavel, ont mis en usage la mauvaise foi. Elle est toujours nécessaire à quiconque veut d'un état médiocre s'élever aux plus grands pouvoirs; elle est d'autant moins blâmable qu'elle est plus couverte, comme fut celle des Romains.» Discours sur Tit.-Liv., liv. ii, ch. xiii.
MVHE V , CHAPITRE VII.
plébéien était orgueilleux à l'égard des esclaves , des affranchis et des étrangers qu'il opprimait. A l'égard de l'aristocratie , un homme de cette dernière classe avait encore moins de dignité personnelle, il était plus abject, plus rampant que les mendians de profession dans les états modernes (4).
(i) Denys d'Halicarnasse , liv . vi, ch. v, tome II, p. 5i. — Il est une vertu qui a fait pardonner aux Romains les vices nombreux dont l'histoire a constaté l'existence : c'est le patriotisme. A l'approche de l'ennemi , les dissensions s'apaisaient , les partis se réunissaient dans l'intérêt du salut commun. Dans les momens de danger, des généraux se dévouaient à une mort certaine pour assurer la victoire à leur armée. On honorait par des récompenses éclatantes les généraux qui revenaient victorieux. Un citoyen accusé d'un crime capital, avait la faculté d'échapper au dernier supplice en s' exilant de son pays ; de sorte que la perte de la patrie était mise au niveau de la peine de mort.
Dans tout cela, il n'y a rien d'extraordinaire, rien qu'on ne vit chez quelque peuple que ce soit, qui serait placé dans les mêmes circonstances. Chez les peuples de cet âge, la défaite ne livrait pas seulement l'armée vaincue à la discrétion du vainqueur, elle livrait à l'esclavage chacun des membres de la famille. S'ils étaient pris, ils étaient dispersés et vendus comme un vil troupeau, sans qu'ils pussent avoir l'espérance de se revoir. Un soldat était donc dans l'alternative de vaincre ou de voir tomber au rang des choses son père, sa mère, sa femme, ses fils, ses filles. C'est là, suivant Denys d'Haliearnasse, le secret du patriotisme des Romains ( liv. vi, § vu, tome II, page 7. ) C'est sur des causes analogues qu'est fondé le patriotisme des sauvages. La faculté laissée aux accusés de crimes capitaux , de s'exiler avant le jugement, est expliquée par l'état de la législation. Un Romain qui
passait chez un peuple étranger, était, par ce seul fait, considéré comme ayant cessé d'exister : il perdait sa femme , ses enfans, ses biens; il était au-dessous de ce qu'est ehez les modernes un homme mort civilement : renoncer à sa patrie, c'était renoncer à tout ce qui pouvait rendre la vie supportable.
i \h wjai&'i sèmin'l JnDttioli aeq 3ii»i?ï1 «Ï3l diHfl - v au-.cifo 9g«v£be'. ' à t..."''' »îis , maupiiiir*
.iciyqza'i novr. Inyeaiq é-ii'up ena- , u r s'q a«nl !iv m/ amaioa