LIVRE V, CnAPITRË XVIII
raît s'accroître dans une proportion plus rapide que celui des esclaves. De même , si des circonstances extraordinaires favorisent l'importation des esclaves , ceux-ci paraissent se multiplier plus rapidement que les maîtres. Dans le premier cas, ce n'est pas la race des maîtres qui se multiplie, quoique le nombre des hommes libres devienne plus considérable ; c'est , en quelque sorte , une classe moyenne qui sort de l'une et de l'autre , et qui participe des qualités et des vices de toutes les deux.
Quoique le nombre des esclaves se soit accru plus rapidement que celui des maîtres, il ne faut pas conclure de ce phénomène que la condition des premiers soit moins misérable qu'elle ne le paraît. L'accroissement des esclaves n'a pas eu lieu par génération; il ne s7 est opéré que par l'importation continuelle de nouveaux esclaves. La population asservie , bien loin de se multiplier naturellement dans l'esclavage, décroissait, au contraire, d'une manière rapide.
Les possesseurs d'esclaves de l'antiquité, grecs ou romains , ne voyaient dans les possessions de ce genre , que le profit qu'ils en retiraient, et ce profit ne résultait que du travail delà population asservie. Leurs efforts continuels tendaient à obtenir la plus grande somme possible de richesses , en dépensant le moins possible dans la production. Or, il était moins dispendieux pour eux de remplacer par des hommes faits qu'ils achetaient au marché, les esclaves usés par le tra-
vail , que de laisser la population asservie se multiplier par la génération. Pour cultiver leurs champs , leurs vignes, leurs oliviers , ou pour exercer les arts au sein des villes , ils n'avaient besoin ni d'enfans, ni de femmes. Des esclaves , avec leurs enfans, n'auraient pas été moins embarrassant dans leurs maisons, que ne le seraient dans les nôtres des domestiques qui viendraient s'y établir avec leurs femmes, leurs enfans et les vieux auteurs de leurs jours. S'ils permettaient à quelques-uns de se marier , et d'élever leurs enfans, ce n'était que par une insigne faveur. Il n'y avait d'ailleurs aucune raison pour que, dans une ferme ou dans un atelier , le nombre des femmes fût égal à celui des hommes. L'intérêt du maître , au contraire , exigeait qu'il n'y eût presque point de femmes; et c'est, en effet, ce qui arrivait.
Lorsque l'agriculture et tous les autres arts industriels furent exploités par des esclaves au profit de l'aristocratie, la masse de la population, ayant cessé de se reproduire naturellement , ne put se maintenir ou s'accroître que par une importation continuelle de nouveaux esclaves. Il fallut que la guerre remplaçât tout à la fois, et les hommes qu'elle faisait périr, et ceux qui succombaient sous les travaux de la servitude, et ceux qui n'avaient pas obtenu de leurs maîtres l'autorisation déformer une famille. Le nombre des décès surpassait donc, dans une proportion immense, le nombre des naissances, et une