CHAPITRE XX
De l'influence de l'esclavage domestique sur la tendance et sur la nature du gouvernement. — Suite du précédent.
Un des faits que l'histoire a le mieux constatés , c'est que l'habitude d'exercer l'arbitraire, en donne le besoin , et l'on pourrait dire même la passion. Lorsque des hommes se sont habitués à vivre sur leurs semblables , tout autre [genre j de vie leur est insupportable; à leurs yeux, le travail qui s'exerce immédiatement sur les choses , est tellement avili , qu'il ne convient qu'aux classes les plus dégradées. J'ai constaté ce fait, non par quelques observations isolées et individuelles, mais par des observations faites sur des 'nations entières , sur des nations de toutes les espèces , sur les principales parties du globe , et à toutes les époques de la civilisation.
Un autre fait qui n'est pas moins bien constaté que le précédent, c'est que, lorsque des possesseurs d'esclaves ne peuvent pas rétablir leurs fortunes par le pillage des nations étrangères, ils ne reconnaissent pas d'autres moyens honorables de vivre , que le pillage de leurs propres concitoyens. Nous avons vu, en effet, que si l'aristocra- 4. 16
tie coloniale ne jouissait pas d'une espèce de monopole pour la vente de ses denrées , elle serait dans la misère ; l'esclavage a mis dans la détresse les colons de la Jamaïque, malgré les secours que le gouvernement de la métropole leur a donnés ; un phénomène semblable se manifesta chez les Romains i lorsque le nombre des esclaves se fut très-multiplié , et surtout lorsque l'état de paix eut concentré dans les mains du maître de l'empire, les impôts levés sur les peuples vaincus. Les principaux complices de Sylla, de Catilina, de César, étaient des maîtres ruinés, qui n'avaient pas même le moyen de payer leurs dettes.
Des deux phénomènes que je fais observer ici, il en résulte un troisième qui mérite d'être remarqué ; c'est la tendance de tous les maîtres à s'emparer du gouvernement. Chacun, selon sa position, aspire à obtenir un emploi qui le mette à même d'agir sur des hommes, et de s'enrichir, ou de vivre du moins, s'il le peut, sans travailler. Tacite observait que, de son temps, les Romains renonçaient volontiers à la liberté, pour entrer en partage des produits que donne l'exercice du pouvoir arbitraire. En Europe, où l'esclavage a laissé dans les mœurs des traces profondes , l'aristocratie n'aspire qu'à des emplois du gouvernement.
Les autres classes de la société toujours disposées à imiter celle qui lesopprime, manifestent la même tendance. Des voyageurs ont déjà observé chez lesÀnglo- Américains une avidité d'em-