‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 125 sur 253 · LIVRE V, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XX

leurs suffrages à ceux qui leur en offrent* le plus d'argent. Nous les voyons ensuite s'allier à Marins , et le seconder dans toutes les mesures qui ont pour objet l'asservissement ou la destruction des maîtres. Nous les voyons bientôt après devenir les alliés de César , remplir le cadre de ses légions, et marcher avec lui à la conquête de Rome. Nous les voyons , à la mort du dictateur , s'allier à de nouveaux tyrans, et venger sur les grands, le meurtre de leur chef. Plus tard, nous les voyons s'allier à Néron, le servir de toute leur puissance, et le regretter après sa mort. Enfin, nous les voyons, sous le nom de légionnaires, rester maîtres de l'empire, le vendre au plus offrant, et le reprendre pour le vendre encore , quand le possesseur cesse de se conformer à leurs volontés.

Est-il nécessaire d'indiquer les causes de la persévérance des hommes qui ne sont ni esclaves, ni possesseurs d'esclaves, à s'allier à tous les ennemis de l'aristocratie? N'avons-nous pas vu les hommes de cette dernière classe s'emparer de toutes les terres, à titres de propriétaires, ou sous le nom de fermiers de la république, et les faire exploiter exclusivement par les mains des étrangers possédés sous le nom d'esclaves ? Ne les avons-nous pas vus chasser ainsi de toutes les campagnes d'Italie les cultivateurs libres , et ne leur laisser aucun moyen d'existence ? Ne les avons-nous pas vus s'emparer , dans le sein de Rome , au moyen de leurs capitaux et de leurs

esclaves, de toutes les branches d'industrie et de commerce? Ne les avons-nous pas vus flétrir d'abord et prohiber ensuite le travail exécuté par des mains libres , afin de mieux s'en assurer le monopole par les mains des hommes qu'ils possédaient? Les classes libres qui correspondaient , à Rome , à nos classes laborieuses , ne pouvaient donc pas avoir d'ennemis plus redoutables ni plus cruels que les possesseurs d'esclaves. La classe aristocratique , qui, pour les hommes possédés , était le fléau le plus terrible, était, pour tous les individus classés sous le nom méprisant de prolétaires, un fléau non moins redoutable. Pour de tels hommes , Marius , César, et Néron lui-même, étaient des bienfaiteurs; car , en même temps qu'ils leur donnaient des moyens d'existence, ils détruisaient leurs ennemis.

Mais lorsqu'il existe, au sein d'une nation, une classe aristocratique dont tous les membres cherchent à s'arracher le pouvoir, afin de s'enrichir aux dépens de leurs concitoyens ; une classe nombreuse qui ne possède ni propriétés , ni industrie, et une classe plus nombreuse encore, qui non-seulement ne possède rien , mais qui est considérée comme la propriété de l'aristocratie , les guerres civiles qu'enfante l'habitude et l'amour de la domination , prennent un caractère d'avidité et de cruauté dont on ne peut avoir aucune idée chez les peuples qui n'ont point d'esclaves. C'est alors que les vices déve-

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loppés dans l'intérieur des familles par l'usage perpétuel de l'arbitraire, se manifestent au grand jour, et s'exercent sur la masse entière de la population ; chaque chef est le représentant de tous les vices de la fraction de peuple qu'il gouverne : la haine, la vengeance, la délation, mettent en mouvement une population d'esclaves ou d'affranchis ; l'orgueil , l'ambition , la cruauté, l'avidité, mettent les armes dans les mains des maîtres : une population de prolétaires devient l'instrument de tout ambitieux qui veut la servir; la crainte, l'ambition, la vengeance, commandent des proscriptions qui sont toujours suivies de la confiscation des biens , et de la ruine des familles ; d'un autre côté , le besoin de richesses et la nécessité de récompenser les misérables qui servent d'instrument, font proscrire les hommes ou les familles qui possèdent assez de richesses pour tenter les vainqueurs : tels sont les caractères des guerres civiles des Romains, depuis le moment où les grands eurent acquis un grand nombre d'esclaves, jusqu'au renversement de leur empire.

Lorsque nous lisons, dans l'histoire romaine, les plaintes que forment les membres de l'aristocratie sur l'influence des affranchis, sur leurs délations, sur le zèle qu'ils mettaient à servir les empereurs , nous sommes naturellement disposés à prendre parti pour les premiers contre les seconds ; nous ne voyons pas que c'est là le commencement de la terrible réaction des hommes

asservis contre leurs oppresseurs , réaction qui avait le même but et le même principe que celle des prolétaires , et qui ne devait plus cesser que par la ruine complète de l'aristocratie. Un esclave auquel son maître rendait la liberté, devait éprouver pour lui le sentiment de reconnaissance qu'inspire le possesseur d'un bien usurpé au propriétaire auquel il en fait la restitution. Mais la reconnaissance d'un affranchi ne pouvait pas plus s'étendre sur toute la classe des maîtres, que ne pourrait s'étendre sur ia classe entière des voleurs la reconnaissance d'un homme auquel un bien volé aurait été restitué. Les affranchis et les esclaves formaient une nation particulière, essentiellement ennemie de l'aristocratie. Le nom même d'affranchi était une flétrissure qui ne pouvait être effacée que par la destruction de la race qui l'avait imposée.

Partout où les hommes sont privés de la protection de la justice, les sentimens de vengeance acquièrent une énergie extrême, et se transmettent de génération en génération jusqu'à ce qu'ils aient été satisfaits ou que les familles qui en sont l'objet aient été complètement détruites ; c'est ce que nous avons observé chez toutes les races et sous tous les climats. Or, les relations de maître et d'esclave, ne laissent point de place à la justice ; elles n'ont pas d'autres règles que la force. La vengeance qui fermente dans le sein de l'esclave , est d'autant plus énergique qu'elle est plus dissimulée, que les injustices se multiplient

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