LIVRE V, CHAPITRE XX. 'l5l
de jour en jour , et que chaque individu , outre ses propres outrages, est le témoin journalier de ceux qui sont faits à son père, à sa mère, à ses sœurs, à ses frères, à ses enfans. Quand des crimes ont été ainsi cumulés pendant des siècles, et que les obstacles qui en rendaient le châtiment impossible, finissent par se rompre, faut-il s'étonner de la violence de la réaction, et de la persévérance avec laquelle les races opprimées poursuivent leurs oppresseurs?
Plusieurs des empereurs romains qui succédèrent au pouvoir de l'aristocratie , furent des monstres par leurs cruautés , si nous les comparons aux mœurs des peuples actuels de l'Europe. Si nous comparons leur conduite à l'égard des maîtres, à la conduite de ceux-ci à l'égard de leurs esclaves, nous les jugerons d'une manière moins sévère. Tibère n'a jamais manifesté à l'égard de ses sujets, les sombres défiances, l'avarice, la cruauté ni le mépris que manifestaient et que manifestent encore de nos jours les possesseurs d'hommes envers leurs esclaves. A aucune époque, ni dans aucun pays, aucun tyran n'a réduit ses sujets à l'excès de dénûment et de misère auxquels étaient rédui ts les cultivateurs enchaînés des campagnes romaines; aucun n'a jamais fait descendre ses sujets à la condition des esclaves des colonies modernes.
Il est vrai que les sujets des empereurs romains sur lesquels pesaient les malheurs du despotisme, étaient plus nombreux que les esclaves
•25a TRAITÉ DE LÉGISLATION.
d'un des membres de Faris tocratie ; et qu'un ordre de Tibère ou de Néron frappait un plus grand nombre d'individus que l'ordre d'un riche possesseur de terres ; mais, pour juger équitablement, il faut comparer les violences , les extorsions, les cruautés de tous les maîtres, aux violences, aux extorsions, aux cruautés d'un seul despote. Or, en faisant cette comparaison , on conçoit trèsbien comment les hommes qui avaient appartenu ou qui appartenaient encore à la race asservie, cherchaient un abri sous un pouvoir qui se montrait l'ennemi des riches possesseurs d'esclaves. Les membres de l'aristocratie, pour mieux assurer leur domination , avaient soin d'abrutir les hommes qu'ils possédaient, d'entretenir entre eux la méfiance, d'encourager, de récompenser la délation. Lorsqu'ils eurent été asservis à leur tour, ils recueillirent le fruit de ce qu'ils avaient semé : les affranchis mirent en pratique à leur égard , les leçons qu'ils avaient reçues quand ils étaient esclaves.
Ce serait, au reste, juger d'une manière fort étroite que de s'imaginer que le despotisme ne commença, à Rome, que le jour où elle eut des empereurs. Rome eut des despotes le jour même où un homme eut la faculté de disposer d'un autre d'une manière arbitraire; le jour où une personne put impunément maltraiter, rançonner, abrutir une autre personne. Si les hommes asservis et les affranchis avaient eu leurs historiens , et si ces historiens nous avaient décrit les crimes corn-