LIVRE V, CHAPITRE XX
mis par l'aristocratie contre les hommes qu'elle possédait, l'histoire des empereurs nous paraîtrait moins horrible ; nous ne trouverions sous leurs règnes que l'application en grand des doctrines établies et pratiquées sous la république.
Nous voyons donc, par ce qui précède, que, dans un état où une fraction de la population est possédée par l'autre à titre de propriété, une grande partie de la classe des maîtres est naturellement disposée à envahir le pouvoir, et à s'emparer des richesses créées par d'autres; que la partie de la population qui ne peut vivre que de son travail et dont l'esclavage avilit ou empêche l'industrie , est également disposée à se liguer avec tout homme qui se propose d'asservir ou de détruire la race des maîtres ; enfin, que le despotisme même le plus violent, qui affaiblit ou qui détruit le pouvoir d'une aristocratie de maîtres , est un bienfait pour toutes les autres classes de la population , et particulièrement pour les esclaves.
Diverses circonstances modifient, dans les colonies européennes et chez les Anglo-Américains du sud, les effets que produit l'esclavage domestique sur l'esprit et sur la nature du gouvernement. Les colonies ne sont point indépendantes : elles reçoivent des gouverneurs et une partie de leurs magistrats et de leurs militaires , des pays auxquels elles sont soumises. Ces militaires, ces gouverneurs, ces magistrats sont nés et élevés chez des peuples qui n'admettent point Tes-
clavage domestique, et qui, par conséquent, peuvent ne pas avoir les vices que la servitude engendre. Par la perte complète de toute indépendance nationale, les possesseurs d'esclaves des colonies évitent une partie des maux attachés à leur position. Il faut qu'ils soient soumis à un pouvoir étranger à leur pays , et dont eux-mêmes ne font point partie , pour ne pas être les victimes de l'état social établi parmi eux. Il résulte de là qu'ils sont tout à la fois atteints des vices et des calamités qui appartiennent à l'esclavage et à la domination. En leur qualité de possesseurs d'esclaves, ils ont les vices et les maux réservés aux despotes ; en leur qualité de sujets d'un pouvoir étranger, ils ont les vices qu'imprime la servitude. Un tel état ne saurait être éternel ; la domination est une charge pesante pour les nations qui l'exercent; elle ne durera qu'avec les erreurs qui la soutiennent et qui sont déjà bien affaiblies. Lorsqu'elle n'existera plus, les maîtres, s'ils ne sont pas expulsés ou exterminés parles autres classes de la population , posséderont exclusivement le pouvoir , et l'on verra quelles en seront les conséquences.
Une seconde circonstance concourt à modifier les effets de l'esclavage ; c'est la faculté qu'ont les maîtres de faire élever leurs enfans chez des nations où l'esclavage domestique est hors d'usage. En employant ce moyen , ils peuvent affaiblir jusqu'à un certain point les mauvais effets que produit sur l'intelligence et sur les mœurs