‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 139 sur 253 · LIVRE V, CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XXII

très-difficile la résistance à l'invasion : c'est la misère qui existe, en général, dans tous les pays exploités par des esclaves, et la facilité que trouve une puissance étrangère à attirer dans son parti des grands accablés de dettes .

Il n'est point de guerre chez les peuples modernes , qui n'entraîne une nation dans de grandes dépenses, et qui n'exige l'établissement de nouvelles contributions ; mais si la partie la plus nombreuse de la population est considérée comme une propriété , sur qui fera-t-on peser les impôts ? Ce ne peut pas être sur les esclaves , car ils ne possèdent rien , leurs maîtres ne leur laissant rien au-delà de ce qui leur est rigoureusement nécessaire pour subsister. Il faut donc fournir aux dépenses que la guerre exige, par les contributions levées sur les possesseurs d'esclaves. Or, ces contributions ne peu veut fournir que de faibles moyens , d'abord , parce que le nombre des contribuables est nécessairement très-borné, et, en second lieu, parce que l'esclavage est un obstacle à la cumulation des capitaux dans les mains des maîtres.

Ajoutons que l'état de détresse dans lequel se trouvent habituellement la plupart des possesseurs d'esclaves, dispose un grand nombre d'entre eux à devenir les instrumens de toute puissance qui veut les payer. C'est ce qu'on vit dans l'empire romain après la chute de la république. « Dès qu'un ministre ou quelque grand , dit Montesquieu, crut qu'il importait à son avarice,

à sa vengeance , à son ambition, de faire entrer les barbares dans l'empire , il le leur donna d'abord à ravager (4). » On vit des trahisons semblables dans les guerres qui , dans le dernier siècle, amenèrent le partage de la Pologne.

L'influence que l'esclavage exerce sur le nombre de la population , se fait sentir aussi sur l'indépendance nationale. Il est évident, en effet, que lorsqu'une faible population se trouve disséminée sur un vaste territoire, il est très-difficile de s'opposer à une invasion. Il n'y a plus que des armées réglées qui puissent faire résistance, et pour former ces armées, il faut dépeupler des provinces entières. C'est ce qu'on vit, au dernier siècle dans la guerre qui eut lieu, entre la Russie et la Pologne ; le recrutement des armées avait tellement épuisé d'hommes libres les provinces du nord , que les filles n'y trouvaient plus de maris. Suivant Rulhière , quand il y naissait un enfant mâle, on voyait aussitôt vingt filles nubiles accourir et s'offrir pour prendre soin de l'enfant , en restant servantes dans la maison où il était né , sans aucun autre salaire que la promesse de les épouser un jour (â). Dans les contrées où , par une conséquence de l'esclavage, une population peu nombreuse est répandue sur un immense territoire , il suffit de la perte d'une bataille, pour livrer le pays tout entier à la discrétion de l'ennemi.

( 1 ) Grandeur et décadence des Romains, c. xxvm p. 3 1 1 . (2) Histoire de Pologne, tome III, liv. îx, p. 146.

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