LIVRE V, CHAPITRE XXII. HJ
Enfin, les effets que l'esclavage produit sur la nature du gouvernement , influent d'une manière non moins étendue sur l'indépendance nationale. Il existe une relation si intime et si manifeste entre la force d'une nation, relativement à des puissances étrangères , et la nature de son gouvernement, qu'il n'est pas nécessaire de la démontrer. Si donc il est dans la nature de l'esclavage de vicier le gouvernement du peuple qui l'admet chez lui , comme je crois l'avoir précédemment démontré, il est clair que, sous ce rapport, l'asservissement d'une partie de la population est une cause de faiblesse.
Les esclaves ne sont pas également misérables dans toutes les circonstances ; plusieurs peuvent même se trouver assez doucement traités pour s'attacher à leurs possesseurs. Les dangers que fait naître la servitude pour l'indépendance des maîtres, ne sont donc pas toujours les mêmes , et il est quelquefois arrivé que des esclaves ont été armés pour la défendre ; mais ce sont là des exceptions qui se présentent rarement, et sur lesquelles il n'est pas sûr de compter. Les Romains , dès le commencement même de leur république , et dans un temps où la servitude n'avait pas encore acquis le caractère de dureté qu'elle eut plus tard, virent leurs esclaves se rallier aux armées qui assiégeaient leur ville (4). De la peur de voir insurger leurs esclaves , na-
(i) Denys d'Halicarnasse, liv. ch. xxvi.
quit la politique de porter toujours la guerre sur le territoire ennemi. Cette politique éloigna long-temps le danger ; mais quand les légions furent impuissantes pour défendre les barrières de l'empire, la désertion en accéléra la chute. Lorsque Alaric et Rhadagaise parcoururent l'Italie; leur armée se grossit de toute la foule qui parlait encore la langue teutonique, et de tout esclave qui pouvait se direGoth ou Germain (i). Rome , avant que d'avoir asservi toutes les nations qui avaient déjà fait quelques progrès dans la civilisation, pouvait faire subsister ses armées sur le territoire de ses ennemis ; mais lorsque toutes les nations industrieuses eurent été asservies , l'empire se trouva hors d'état de supporter les frais de la guerre : les esclaves ne possédaient rien, et la plupart des maîtres étaient ruinés.
Les grands de Rome , à mesure que leurs armées envahissaient le territoire des autres nations, en faisaient disparaître les hommes libres; ils les distribuaient comme esclaves dans des pays qui leur étaient étrangers. Ils se partageaient le sol pour en faire de vastes domaines , ou le prenaient à ferme de la république, et le faisaient exploiter par d'autres hommes amenés comme esclaves. Les prisonniers goths ou germains étaient dispersés dans les campagnes d'Italie , les prisonniers gaulois étaient transportés
(1) Sisfnortde de Sismondi , Nouveaux principes d'économie politique, Iiv. m, ch. iv, p. i8r.