‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 142 sur 253 · LIVRE V, CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XXII

Dans les provinces où les esclaves n'avaient pas encore été insurgés, les membres de l'aristocratie n'osaient abandonner leurs terres , dans la crainte que leur départ ne fût le signal de l'insurrection ; mais ils étaient saisis de terreur en se voyant , eux et leurs familles , au milieu d'une population ennemie, qui n'attendait qu'un signe pour les massacrer. Les troupes russes parcouraient le pays sans crainte et sans danger , convaincues qu'elles n'avaient besoin que d'un signal pour trouver des auxiliaires dans les paysans. Si les nobles polonais osaient se plaindre, l'ambassadeur russe leur faisait entendre qu'il soulèverait les esclaves 9 et par ce seul mot il leur commandait le silence. En effet, dit l'historien que je viens de citer, des émissaires étaient envoyés dans toute la Pologne pour y soulever les paysans : tout était fureur, désolation , désespoir (4). Cependant, la noblesse n'avait point de troupes pour se défendre ; car, pour en avoir, il aurait fallu armer des esclaves , et les esclaves étaient des ennemis (2).

Dans le commencement du dix-septième siècle, l'aristocratie russe éprouva combien l'existence de l'esclavage compromettait sa sûreté. Une troupe d'esclaves , appelés à l'indépendance par un de leurs compagnons de servitude , s'étant , en effet , insurgés , s'emparèrent des filles et des

(1) Rulhière, tome III, liv. ix et x, p. 99, 100 et 244.

(2) Ibicî., Hv. ix, p. 66.

femmes des nobles , et mirent au pillage les villes et les villages dont ils purent se rendre maîtres. « Leur exemple , dit un historien , répandit au loin l'esprit d'anarchie. Les paysans crurent que le temps était venu de rétablir l'égalité et d'exterminer la noblesse. Le sang des nobles coulait à longs flots , et leurs membres déchirés et exposés à la vue du peuple étaient autant de signaux qui l'appelaient à la liberté. Les forces qu'on rassembla contre eux furent aisément dissipées. Malheur aux nobles qui leur furent livrés par des traîtres , ou que le sort des armes fit tomber entre leurs mains . Ils s'étudiaient à les faire périr dans des supplices nouveaux (4). »

Cependant, Fesclavage expose moins les Russes à être subjugués par une nation étrangère , qu'il n'exposait les Polonais. Il existe plusieurs raisons de cette différence , mais une des principales est dans la nature du gouvernement. Quand les esclaves russes entrent dans l'armée , leurs maîtres n'ont plus d'empire sur eux , au moins en qualité de maîtres. Ils ne dépendent alors que du gouvernement ou des officiers. qu'il leur donne, et leur sort est peu différent des soldats des autres nations. D'un autre côté, les nobles étant euxmêmes les esclaves du gouvernement, peuvent exercer sur les paysans un pouvoir moins despotique . Les atteintes portées à la liberté des maîtres, affaiblissent, dans ce cas comme dans tous, les

i i) Lévesque, Histoire de Russie, tome III, p. a86-

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