LIVRE V, CHAPITRE XXII
dangers attachés à l'asservissement des classes laborieuses. Rulhière observe que les esclaves de la Russie font la force de ses armées (i ). La raison en est simple ; c'est qu'un paysan enrôlé cesse d'être esclave.
L'influence de l'esclavage sur l'indépendance des îles d'Amérique, est si manifeste, que l'idée de l'existence des maîtres est inséparable de l'idée de leur asservissement à des peuples ou à des gouvernemens qui existent sous d'autres climats. Les hommes qui forment la classe aristocratique dans les colonies anglaises , françaises , hollandaises , espagnoles , ont besoin , pour conserver leur empire sur leurs esclaves , d'être sans cesse sous la protection d'armées étrangères. Ils peuvent passer alternativement sous la domination de toutes les puissances auxquelles le hasard de la guerre donne momentanément l'empire des mers; mais aussi long-temps qu'ils régneront sur une population esclave, ils doivent renoncer à former des nations indépendantes ; leur propre asservissement est une condition inséparable de leur domination.
La domination étrangère qui pèse sur les colons n'est pas celle qu'un gouvernement régulier exerce sur ses sujets ; c'est celle qu'exerce un maître sur ses propriétés. Il n'y a aucune analogie entre le pouvoir auquel est soumis un colon de la Martinique , et le pouvoir auquel est soumis
(i) Rulhière, tome III, liv. îx, p. 67.
un habitant de la France. Celui - ci trouve des garanties dans les tribunaux, dans les chambres, dans la publicité et dans l'opinion publique qui en est la conséquence ; celui-là ne peut en trouver que dans ses intrigues , dans son obéissance et dans la merci du pouvoir. Si les habitans des colonies inspirent quelque sympathie aux métropoles , cette sympathie n'existe que pour la partie opprimée de la population , pour les esclaves et pour les hommes de couleur. Une multitude de sociétés se sont formées dans toutes les villes de l'Angleterre pour venir au secours des esclaves ; des hommes les plus recommandables de tous les rangs, sont entrés dans ces sociétés ; les écrivains ou les orateurs connus par l'indépendance de leur caractère , ont défendu et propagé leurs principes ; mais qui s'est jamais avisé de s'associer pour protéger les colons , ou pour mettre un terme à leur détresse ?
Les peuples des îles ou du continent d'Amérique, qui font exécuter tous leurs travaux par des esclaves, sont d'une telle faiblesse, lorsqu'on les considère comme corps de nation, qu'il suffit de quelques esclaves fugitifs pour compromettre leur existence. Dans le temps où l'île d'Haïti était occupée par des colons français , quelques esclaves, s'étant réfugiés dans les montagnes, s'y multiplièrent bientôt au point qu'ils pouvaient offrir un asile assuré à tout homme qui voulait aller les joindre, et qu'ils faisaient trembler toute la colonie. C'est là, dit Raynal , que, grâce à la