LIVRE V, CHAPITRE XXII
cruauté des nations civilisées , ils deviennent libres et féroces comme des tigres y dans l'attente peut-être d'un chef et d'un conquérant qui rétablisse les droits de l'humanité violée ("1). La colonie hollandaise de Surinam a vu de même son existence compromise par des esclaves réfugiés dans les forêts. Les guerres qui ont eu lieu entre les nègres indépendans et leurs anciens possesseurs , est devenue si dangereuse pour les derniers , qu'ils ont été obligés de suspendre leurs défrichemens. Ils auraient été vaincus et exterminés, s'ils n'avaient été secourus par la mèrepatrie et par des officiers et des soldats européens ; et ils ont fini par traiter de puissance à puissance avec les esclaves fugitifs (2).
Les possesseurs d'esclaves des îles et du continent d'Amérique peuvent se flatter qu'ils auront peu de dangers à courir , aussi long-temps que les peuples de l'Europe et leurs gouvernemens se croiront intéressés à conserver la domination qu'ils exercent sur eux; mais cette croyance qui n'existe déjà plus dans la partie la plus éclairée des nations, pourra ne pas être de longue durée dans l'esprit des gouvernemens ; tout le monde est déjà convaincu que les colonies coûtent fort cher et rapportent fort peu aux peu-
(i ) Histoire philosoph. des deux Indes, tom. VII, liv. xm, pages a36 et 'i^q.
(a) Stedman, Voyage à Surinam et dans l'intérieur de la Guyane, tome I, ch. m et îv, p. o,5, io4 et io5 ; tome ]I j eh. m7 p. 94. — Raynal , tome VI , liv. xn, p. 4» 3.
pies dont les gouvernemens se permettent ce genre de luxe. Qu'arriverait-ii cependant , si tout à coup l'Angleterre, la France et la Hollande supprimaient de leurs budgets , comme charges inutiles ^ les monopoles accordés aux colons, et les énormes dépenses qu'exige leur sûreté ? Qu'arriverait-il , si on leur laissait le soin de se protéger et de se gouverner eux-mêmes ? Iraient-ils se placer sous la protection d'autres puissances? Ils pourraient le tenter; mais, ils en trouveraient difficilement. Les Russes et les Turcs ne sont pas aussi fins que nous; s'ils se font payer par les sujets qu'ils oppriment , ils se feraient payer , à plus forte raison , par ceux auxquels ils accorderaient une dispendieuse protection (1).
Il ne serait pas impossible d'ailleurs que, dans une guerre entre deux puissances continentales , l'une d'elles cherchât à insurger les esclaves de l'autre. « Nos colonies des Indes occidentales, dit
(i) Les peuples d'Europe qui ne possèdent point de colonies, sont ceux qui paient le moins cher les denrées des tropiques , par la raison qu'ils n'accordent le monopole de la vente à aucune île. En Suisse, par exemple, le peuple paie le sucre , le café et les autres denrées qui viennent dès colonies ou des Indes , à un prix beaucoup plus bas que ne les paient les peuples de France et d'Angleterre- Dans ces deux derniers pays , le public commence par payer un impôt fort lourd, pour protéger les colons et leurs possessions ; et quand il a payé cet impôt et qu'il les a protégés , il jouit de l'avantage de payer leurs produits plus chèrement que ne les paie aucune autre nation.