LIVRE V, CHAPITRE XXII
un écrivain anglais, ne possèdent pas les ressources que nous avons aux Indes orientales. Elles ont toutes protesté contre toute intention de confier leur défense à des natifs du pays; elles veulent , quoi quil en coûte d'hommes et d'argent, n'être gardées que par des soldats européens. Les esclaves, excédant de vingt fois au moins le nombre des hommes libres , sont les principales causes de leurs craintes , et c'est contre eux qu'ils ont à multiplier leurs précautions. S'ils avaient eu la sagesse de s'attacher les noirs et les hommes de couleur, ils auraient pu se confier à eux dans le moment du danger; mais dans quelle vue peut-on considérer maintenant ces colonies, si ce n'est comme un amas de matières combustibles qui n'attendent qu'une étincelle pour s'enflammer et produire la plus terrible des explosions ? Parler de la sécurité de possessions où les dix- neuf vingtièmes de la population sont courbés sous le joug et sous la plus dégradante servitude, est une véritable folie, surtout quand on considère qu'Haïti plane au-dessus d'elles dans la force et la vigueur d'une liberté nouvellement conquise par le sang et par la vengeance , et que l'Amérique méridionale a proclamé la liberté de tous ses esclaves... N'oublions pas d'ailleurs que nous n'avons aucune garantie contre une autre guerre avec l'Amérique. Nous lui avons montré le point vulnérable de nos colonies ; dans la dernière guerre , nous avons appelé ses esclaves à se placer sous nos
étendards, à prendre les armes contre leurs maîtres et à conquérir leur liberté. Supposez que, dans une autre guerre avec cette puissance, une armée de nègres américains fassent une descente dans la Jamaïque , avec le dessein d'affranchir leurs frères. Que pourraient opposer les blancs contre une telle force ? Nous pourrions envoyer d'Europe à leur aide, régiment après régiment ; le climat les moissonnerait à mesure de leur arrivée. Rappelons-nous ce qu'une poignée de nègres marons fut capable d'exécuter, il y a vingt-sept ans , contre les forces entières de la Jamaïque. Il ne leur fallut que deux cents eomba«ttans pour tenir toutes ces forces en haleine pendant huit ou neuf mois , et ils ne mirent bas les armes que sur la promesse d'une amnistie. Si, au lieu de n'avoir que deux cents hommes, ils en avaient eu cinq mille ou seulement deux mille, l'île était à jamais perdue pour l'Angleterre (1). »
Les Anglo-Américains du sud sont moins menacés dans leur indépendance, par suite de l'esclavage établi parmi eux, que ne le sont les planteurs des îles. Les hommes de l'espèce des maîtres sont plus nombreux chez eux qu'ils ne le sont dans les colonies , et leur union avec les états qui n'ont plus d'esclaves , est pour eux une garantie. Il ne faut pas douter, cependant, que leur indépendance ne soit déjà affectée par l'exis-
(i) Eabt and West-India sugar, p. 6o, 6i, 6a.