LIVRE V, CHAPITRE VIII
Mais dans ce changement de races, il est un phénomène qu'il est important d'observer, parce que nous le retrouverons dans presque toutes les autres colonies. Un maître n'affranchit pas les enfans qui naissent de lui et des femmes qu'il tient en esclavage; il exige d'eux les travaux et la soumission qu'il exige de tous les autres ; il les vend, les échange ou les transmet à ses héritiers selon qu'il le juge convenable. Celui de ses enfans légitimes auquel il les transmet à titre de succession , ne fait entre eux et ses autres esclaves aucune distinction ; un frère devient ainsi le propriétaire de ses sœurs et de ses frères. Il exerce sur eux la même tyrannie ; il exige d'eux les mêmes travaux ; il les déchire du même fouet ; il assouvir sur eux les mêmes désirs. Cette multitude d'esclaves blancs qui étonnent les regards d'un Européen } sont donc presque toujours les fruits de l'adultère et de l'inceste. Un voyageur observe qu'il existe si peu d'affection entre les parens \ dans cette colonie , qu'on voit rarement deux frères converser ensemble (i). Comment un frère pourrait-il avoir de la tendresse pour un autre , quand peut-être il a dix ou douze frères et sœurs qu'il considère comme la plus vile des propriétés, et qu'il emploie à satisfaire les passions les plus brutales ? Chez les gens sans éducation , les mœurs se manifestent ordinairement par le langage, et, suivant Barrow , celui des habitans du Cap est
(i) Barrow, tome I, ch. i,.p. i3o.
d'une indécence qu'on ne tolérerait dans aucune
société (^1).
Les esclaves ayant plus ou moins de valeur , selon qu'ils tiennent plus ou moins de l'espèce blanche ou de l'espèce noire , les maîtres favorisent les liaisons des femmes esclaves avec les soldats européens préposés à la garde de la colonie ; toute négresse que son maître ne réserve pas pour son usage, obtient de lui la permission de consacrer le dimanche à un des soldats de la garnison (2).
Toutes les fois que dans un pays on voit une partie de la population vivre dans l'oisiveté, la mollesse et l'abondance, on peut être assuré qu'il existe une classe beaucoup plus nombreuse , qui vit dans une extrême misère , et qui est condamnée à un travail sans relâche. Au cap de Bonne- Espérance , les hommes qui appartiennent à l'aristocratie ne travaillent jamais , et consomment une quantité d'alimens immense. Les esclaves employés à la culture sont mal nourris, mal vêtus, accablés de travaux , et châtiés avec la plus grande rigueur (3). Les esclaves attachés au service per-
(i) Barrow, tome I, ch. i, p. 128.
(a) Levaillant, premier Voyage, tome I,page 76. — Les femmes des possesseurs d'esclaves dans les colonies, ont un frein que n'avaient pas les femmes romaines : elles ne pourraient se lier avec leurs esclaves sans que les enfans qui naîtraient de ces liaisons portassent les marques de leur incontinence.
(3) Barrow, tome I, cliap. 1, pages i35, i36, 1^7 et i38.