‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 155 sur 253 · LIVRE T, CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

LIVRE T, CHAPITRE XXIII

des yeux et des oreilles. On peut bien empêcher qu'il n'apprenne à lire; mais, à moins de le rendre inutile à son maître, on ne peut l'empêcher de voir et d'en tendre. De ià cette tyrannie ombrageuse et minutieuse qui, dans les pays où la classe la plus nombreuse de la population est considérée comme la proprité de l'aristocratie , prévient toute manifestation libre de la pensée , et empêche la circulation des écrits et des personnes avec le même soin qu'on porte dans d'autres états à prévenir la circulation de marchandises infectées de la peste.

Cette surveillance ne se renferme point dans les états où l'aristocratie exploite à son profit les classes laborieuses ; elle s'étend dans les pays où il n'existe point d'esclaves, et qui peuvent faire sentir leur influence au-delà de leur territoire. Des hommes qui considèrent comme leur propriété la population industrieuse de leur pays , voudraient lui laisser ignorer qu'il existe , dans d'autres parties du monde , des peuples industrieux et libres. Ils tâchent d'abord d'enlever à sa connaissance tout ce qui pourrait lui révéler leur existence; et, comme ils ne peuvent avoir la certitude de réussir , ils cherchent à réaliser ce qu'ils veulent lui faire croire. C'est donc du besoin qu'éprouvent partout les membres de l'aristocratie de conserver leur domination, que naît l'influence qu'ils exercent sur les gouvernemens des peuples chez lesquels on ne trouve ni esclaves ni maîtres. L'équiiibre tend à s'établir 4> 20

3o6 TRAITÉ DE LÉGISLATION.

dans les forces morales comme dans les forces physiques : quand des possesseurs d'hommes existent sur un point , ils portent leurs préjugés et leurs vices sur tous les points qui les environnent; mais aussi partout où l'esclavage est aboli , l'on rencontre des hommes qui tendent à le détruire dans tous les pays où il existe encore. Cette double tendance est la puissance qui lie , aux intérêts des peuples esclaves, les intérêts des peuples libres : pour les nations , comme pour les individus, l'égoïsme est le plus faux des calculs.

La tendance de la plupart des gouvernemens de l'Europe est d'étouffer la liberté partout où elle se manifeste. Les gouvernemens des peuples chez lesquels il n'existe plus ni maîtres ni esclaves , sont sans cesse troublés dans leur marche; souvent ils sont obligés de suivre une direction opposée à l'esprit des populations qu'ils gouvernent. Si l'on remonte aux causes de ces perturbations perpétuelles qu'ils éprouvent dans leur existence, on trouvera toujours des influences étrangères, exercées par des hommes qui considèrent une partie de l'espèce humaine comme leur propriété.

L'influence qu'exercent, en Amérique, les états dans lesquels la population est divisée en maîtres et en esclaves, sur les états où l'esclavage est aboli, est un peu moins puissante que celle que nous observons en Europe, par la raison que la masse de la population industrieuse est cômpa-

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