‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 158 sur 253 · LIVRE V, CHAPITRE XXIII. 5ll · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XXIII. 5ll

dont on fait ce qu'on veut. — Pourquoi cet individu est-il son esclave ? — Parce que la loi le veut ainsi. — Une chose est donc juste toutes les fois que la loi le veut? — Sans doute, mon fils. Et qui a fait la loi ? — Ce sont les possesseurs des terres. — Les possesseurs des terres ont donc fait la justice? — Je le pense. — Pourquoi ont-ils fait une loi pour rendre l'esclavage juste? — Parce qu'ils ont cru que c'était leur intérêt. — Ce qu'on fait est donc juste, quand on suit son intérêt? — Quelquefois. — Pourquoi les hommes esclaves ne rendent-ils pas une loi pour faire que leur liberté soit juste ? — C'est parce qu'ils ne sont pas les plus forts. — On a donc toujours raison quand on est le plus fort ? — Il est des gens qui le pensent. — Mon papa est-il un propriétaire ? — Oui , mon enfant. — Pourquoi ne fait-il pas une loi pour rendre nos domestiques esclaves? cela serait bien commode ; car iis ne pourraient pas nous quitter , et ils feraient tout ce que je voudrais. — C'est que cela ne serait pas juste. — Nous ne sommes donc pas les plus forts? — Non, mon enfant. — Pourquoi cet homme, quand il bat son esclave, n'est-il pas puni, comme on punit ici les hommes qui battent les autres ? — ! C'est que cela ne serait pas juste. — Et quelle est la raison de cela? — C'est que l'homme battu est son esclave. — Si l'enfant du jardinier était mon esclave, je pourrais donc le battre aussi, et cela serait juste?

Voilà les maximes de morale qu'apportent les

possesseurs d'hommes , chez les peuples mêmes qui ont prétendu proscrire l'esclavage. L'intérêt et la force deviennent les seules règles de morale que tout homme consulte. La masse de la population ne peut pas suivre toujours la série d'idées que je viens d'exposer ; mais il est impossible qu'elle n'arrive pas aux mêmes conclusions, quand elle voit ce qui se pratique sous ses yeux, et ce qui se professe, soit dans les assemblées législatives , soit dans les cours judiciaires. Aussi , lorsque des voyageurs anglais nous assurent que l'existence de l'esclavage dans quelques états, donne de la brutalité à tous les esprits, et affaiblit les sentimens d'humanité , même dans ceux qui ne l'admettent pas pour eux-mêmes , nonseulement on se sent disposé à ajouter foi à leur témoignage , mais on ne concevrait pas que le contraire pût arriver.

Il est peu de questions de législation qui puissent être bien résolues sans les secours des principes de la morale ; mais comment ces principes seraient-iis entendus dans des assemblées où près de la moitié des membres sont des possesseurs d'esclaves? Est-ce à eux qu'il sera permis de parler du respect qu'on doit aux personnes, au travail, à l'industrie? Dans quel code de morale trouveront-ils la ligne de séparation entre l'être humain qui est une personne , et l'être humain qui est une chose ? S'il se présente des questions dans lesquelles l'intérêt de la liberté des citoyens se trouve en opposition avec l'intérêt des posses-

Page 1