‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 159 sur 253 · LIVRE V, CHAPITRE XXIII. 5l · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XXIII. 5l

seurs d'hommes , pense-t-on que ce ne sera pas le premier qui sera sacrifié ? Si la possession des maîtres est menacée, il faudra qu'ils la justifient; il faudra qu'ils réduisent en maximes générales ce qui se passe dans la pratique, et qu'ils établissent que leur possession est juste, par cela seul que la loi l'a consacrée. Or, une lois que l'on arrive à de pareilles maximes , il ne s'agit plus que d'avoir une force suffisante pour faire la loi ; car, dès ce moment, toutes les tyrannies sont justifiées. On dit que les possesseurs d'esclaves sont des défenseurs très-zélés du gouvernement démocratique, et qu'ils ne parlent de la liberté qu'avec enthousiasme. Cela n'est pas impossible; mais, si les habitans des pays libres peuvent alors les entendre sans dégoût ou sans pitié, il faut que la contagion de la servitude ait singulièrement aveuglé les esprits ou dépravé les sentimens.

La distance qui sépare la nation anglaise de ses colonies, affaiblit les effets que produit, sur une population libre , le contact d'une population de maîtres et d'esclaves ; mais , malgré la distance, ces effets sont encore fort étendus. Dans la chambre des communes , le nombre des possesseurs d'esclaves s'élève habituellement de quarante -six à cinquante; plusieurs possesseurs d'esclaves siègent également dans la chambre des lords, et il est probable qu'ils y sont au moins en aussi grande proportion que dans la chambre des communes. Ainsi, dans deux branches de la puissance législative, voilà des hommes qui ne

reconnaissent pas d'autre justice que leur force et leur intérêt. -Il est clair que l'esclavage ne peut être juste à leurs yeux, que parce qu'il est conforme aux loix de leurs pays , et comme ce sont eux qui font les lois , ii est clair que ce sont eux aussi qui font la justice.

L'influence de l'esclavage sur l'esprit des autres membres du gouvernement, est la même que celle qui se fait sentir dans les deux chambres. Les ministres et leurs agens ont sans cesse à dé- ' libérer sur les rapports des maîtres et des esclaves; mais dans ces rapports , on n'aperçoit jamais que Faction d'une force brutale et de l'intérêt le plus grossier. Ajoutons que le gouvernement de la métropole envoie dans les colonies de nombreux agens , qui vont former leurs mœurs et leurs habitudes près des maîtres et des esclaves. Ces agens reviennent tôt ou tard dans leur pays, et ils y apportent les maximes et les habitudes qu'ils ont adoptées sous le régime de l'esclavage. S'ils se font récompenser de leurs services par des emplois dans leur pays natal, ils sont tout disposés à croire que l'Angleterre n'est qu'une grande plantation qu'il ne faut exploiter avec prudence, que par la raison que les hommes possédés sont un peu moins endurans que ceux des colonies.

Les discours et les écrits que répandent les possesseurs d'esclaves , et les divers intérêts qui se rattachent aux leurs , contribuent à fausser les esprits et à corrompre la morale. Dans ces écrits ou dans ces discours , on professe que l'esclavage

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