LIVRE V, CHAPITRE XXIII. 3l
est juste et doit être maintenu , par cela seul que des lois Font établi ; mais comme l'esclavage implique nécessairement dans un individu la faculté de disposer arbitrairement d'un autre , de le maltraiter, de lui faire violence, de le contraindre de travailler, de lui arracher les produits de son travail , il s'ensuit que les désirs et la force du gouvernement sont les seules règles d'après lesquelles on juge de la justice et de la moralité des actions. Les mauvais traitemens, les extorsions, le viol, l'adultère et même l'assassinat deviennent des actions légitimes, aussitôt que la volonté d'un prince et de la majorité de deux assemblées ont garanti l'impunité de ces crimes à des individus qu'ils ont appelés des maîtres.
On peut exécuter sans crime, ce qu'on peut légitimement autoriser; si pour rendre légitimes les violences et les cruautés qu'exercent certains individus sur des hommes ou des femmes dans les colonies, il suffit qu'un gouvernement laisse leurs actions impunies ou les protège, on ne voit pas pourquoi il ne peut pas légitimer chez lui ce qu'il peut bien légitimer chez les autres. Si donc il considère comme sa propriété les hommes et les femmes qui lui sont soumis, s'il se conduit à leur égard , comme des maîtres à l'égard de leurs esclaves , que pourrait-on lui opposer qu'un esclave ne puisse pas opposer à son maître? La possession n'existe-t-elle pas dans un cas comme dans l'autre? N'est-elle pas légitimée par les mêmes désirs et par la même force ? Ainsi , tout
Ol6 TRAITÉ DE LÉGISLATION.
peuple qui reconnaît que son gouvernement peut légitimer l'esclavage, reconnaît par cela même qu'il peut être légitimement fait esclave , et que les violences et les extorsions n'ont besoin , pour être conformes à la justice et à la morale, que de l'autorisation expresse ou tacite des chefs de son gouvernement (4).
La France n'a pu échapper à l'influence des possesseurs d'esclaves de l'étranger; mais elle éprouva un peu moins que l'Angleterre l'influence de l'aristocratie coloniale; d'abord, parce qu'avec une population plus considérable, elle possède moins de colonies ; en second-lieu , parce que les communications sont moins fréquentes, et lés intérêts qui se rattachent à ceux des planteurs , moins nombreux ou moins forts ; enfin , parce que les possesseurs d'hommes résident dans leurs terres, et qu'il leur est moins facile de porter parmi nous leurs mœurs et leurs doctrines. Ne croyons pas cependant que cette influence soit nulle. Le gouvernement a sous son empire deux peuples , celui des colonies , et celui de la mèrepatrie. Le pouvoir qu'il a sur le premier est à peu près sans limites ; ce pouvoir lui suffit pour légitimer l'esclavage et les conséquences qui en résultent. Le pouvoir qu'il a sur le second est
(i) On ne doit pas oublier que, depuis la première édition de ce traité, l'Angleterre, pour se soustraire à l'influence que les possesseurs d'esclaves exerçaient sur elle, a pris le parti d'abolir l'esclavage dans ses colonies.