LIVRE V, CHAPITRE XXIV. v
enseignement sans qu'aussitôt ils n'exigent pour eux-mêmes l'accomplissement des devoirs qu'on leur impose envers autrui? Si c'est un crime, de leur part;, d'employer la ruse, la force ou la violence pour s'emparer du fruit des travaux des autres, c'est, un crime de îa part des autres, de s'emparer, par les mêmes moyens, du fruit de leurs propres travaux. Ils pourront donc conserver légitimement tout ce qu'ils auront produit par leur industrie ; en retenant les fruits de leurs peines, ils ne feront que remplir leurs devoirs ; car il leur sera plus facile de donner des secours à leurs femmes et aux enfans auxquels ils se doivent d'abord , et ensuite ils empêcheront les maîtres de se rendre coupables d'extorsion.
Il ne suffit pas , pour que l'affranchissement des esclaves soit sans danger pour leurs possesseurs, de leur faire un devoir de rendre à chacun ce qui lui est dû; il faut surtout, et c'est ici le rjomt le plus important, leur enseigner à respecter les personnes; il faut leur apprendre que la vengeance et îa cruauté sont des crimes ; qu'il n'appartient qu'à la justice d'infliger des châtimens aux hommes qui les ont mérités; mais, si tandis qu'on leur donne cet enseignement, ils continuent d'être soumis à des châtimens arbitraires; s'ils continuent d'être déchirés à coups de fouet sans motifs et sans procédures, -pourront-ils considérer leurs maîtres autrement que comme une troupe de brigands, qui n'échappent aux peines légales que par la partialité
des magistrats? S'ils deviennent les plus forts, leur premier devoir ne sera-t-il pas d'organiser des tribunaux moins iniques, et de leur livrer tous les hommes qu'une longue impunité aura corrompus !
Ainsi, en donnant aux esclaves une instruction religieuse y on leur enseignera qu'il est pour les hommes des devoirs à remplir , et l'on parviendra à les convaincre ; ou bien l'on se bornera à leur enseigner quelques dogmes , sans leur parler de devoirs. Si on leur donne le sentiment de leurs devoirs afin de les préparer à faire un bon usage de la liberté , on les affranchit par cela même ; car on leur apprend à résister à tout ordre qui serait en opposition avec les devoirs qu'on leur a tracés. Si, dans la crainte de les disposer à la résistance, on se borne, au contraire, à leur enseigner quelques dogmes, sans leur parler de leurs devoirs, ou du moins sans les convaincre qu'il leur importe de les observer même quand il y a du danger, on ne fait rien ni pour la religion , ni pour la sûreté des maîtres.
Il est d'autres devoirs que ceux qui naissent des relations entre .les hommes : on pourrait enseigner aux esclaves l'amour du travail, la tempérance, l'économie,- la décence, la propreté et d'autres vertus sociales ; mais l'enseignement même de ses devoirs serait encore vain, s'il n'existait aucune liberté. Ne serait-ce pas une dérision cruelle de prêcher la tempérance et