LIVRE V,. CHAPITRE XXIV
jugé convenable, sans faire précéder leur union d'aucune cérémonie ni religieuse, ni légale. Dans les colonies anglaises, si Ton fait exception d'un petit nombre de paroisses de la Jamaïque , on ignore ce que c'est que le mariage de deux esclaves ; on n'est pas plus avancé, à cet égard, dans les colonies des autres nations. Le mariage, en effet, imposant des devoirs mutuels aux époux, et les possesseurs d'hommes n'admettant pas que leurs esclaves puissent avoir des devoirs à remplir, si ce n'est envers leur personne, ils ont dû proscrire toute union légitime (1).
Afin de laisser aux esclaves la faculté de remplir, le dimanche, les devoirs qu'impose la religion chrétienne, le gouvernement anglais a interdit à leurs possesseurs , de les contraindre au travail ce même jour. L'avarice des maîtres a trouvé le moyen de les contraindre au travail, le jour où il est prohibé^ en ne leur laissant que ce jour pour gagner leur vie, ou pour aller chercher au )oin les objets dont ils ont besoin pendant le cours de la semaine. Aussi, quoique les églises soient très-peu nombreuses, elles sont généralement désertes, même dans les lieux où Ton trouve des troupes d'esclaves. Il résulte de là que les esclaves employés à la culture , qui , dans la Jamaïque, forment les neuf dixièmes de la popu-
(i) Second report of the committee of the society for the mitigation and graduai abolition of slavery, p. 142 and 149.
lation, n'ont pas même les apparences extérieures de la religion ; ils sont encore aussi idolâtres que s'ils étaient sur les rives de la Gambie ou du Niger (1).
Cet état d'abrutissement des esclaves n'est pas le seul effet de l'insouciance ou même de la cupidité des maîtres ; non, c'est l'effet de leur calcul . Il faut que tout sentiment moral soit éteint chez la population asservie , afin que les vices de ses possesseurs puissent se développer sans obstacle. On avu, il n'y a pas long-temps , dans les Barbades , un ministre de la religion qui , ayant réussi à se former un auditoire composé d'affranchis ou d'esclaves , a irrité les maîtres au point qu'il a manqué périr de leurs mains.
Dans le mois d'octobre \ 823 , les hommes de la classe des maîtres, après s'être livrés à une longue série d'outrages envers un missionnaire et les membres de sa congrégation , s'assemblent en comité secret, rédigent une proclamation et la publient. Cette proclamation porte que la •
(i) R. Bickell's West-Indies as the are, part, ii, p. i65, 166, 167, 168 and 173. — Le gouvernement anglais ayant obligé les maîtres à accorder à leurs esclaves le dimanche comme jour de repos, les maîtres ont fait du dimanche un jour de marché. Ils en ont donné pour motif que, dans ce temps de détresse générale , plusieurs planteurs sont extrêmement endettés, et que, pour raison de leurs dettes, il leur est impossible de permettre à leurs esclaves de sortir si ce n'est le dimanche. The slave colonies of Great-Britain , p. 48 and 49.
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bourgeoisie (the gentry) et autres habitans des Barbades ont arrêté de s'assembler, le dimanche suivant , dans le dessein de renverser la chapelle des méthodistes , et elle invite les personnes auxquelles elle est adressée de se trouver sur la place, bien pourvues des outils nécessaires. La proclamation produit son effet : au jour indiqué, l'église est environnée par les membres de l'aristocratie. Ils enfoncent la porte et les fenêtres ; ils détruisent les bancs et la chaire ; ils déchirent et foulent aux pieds un nombre considérable de bibles ou d'autres livres religieux à l'usage des noirs et de leur école , et renversent une partie de l'édifice. Ils se portent de là sur l'habitation des missionnaires , détruisent chacun de leurs meubles , coupent en morceaux les tables et les chaises, enlèvent le toit de leur maison, font des drapeaux de leur linge, les agitent dans les airs, et trois fois , trois fois , ils poussent des houra féroces en signe de leur victoire. La fatigue les oblige de suspendre leurs destructions ; ils se donnent rendez -vous pour le jour suivant ; et le lendemain, ils se portent à l'église, et ne laissent pas pierre sur pierre. L'opération finie, ils publient la proclamation suivante :
Brîdgetown, mercredi, 11 octobre 1823.
« Les habitans de cette île sont respectueusement informés qu'en conséquence des attaques non provoquées et non méritées, qui ont été faites, à plusieurs reprises , par la communauté
de missionnaires méthodistes, autrement connus comme agens de la villaine Société Africaine (otherwise known as agents to the villanous African Society) ("1), un nombre de messieurs respectables (respectable gentlemen) ont formé la résolution de mettre fin à l'affaire des méthodistes ; que 3 dans cette vue , ils ont commencé leurs travaux dimanche soir, et qu'ils ont la trèsgrande satisfaction d'annoncer qu'à minuit ils ont terminé la ruine de l'église. Ils doivent ajouter à cette information que le missionnaire a effectué son évasion, dans un petit vaisseau, hier à midi , et s'est réfugié dans l'île Saint-Vincent , évitant ainsi la manifestation, à son égard, des sentimens publics qu'il avait si bien mérités. Il est à espérer que, comme cette proclamation sera répandue dans toutes les îles et colonies , toutes personnes qui se considèrent comme de véritables amis de la religion suivront le louable exemple des Barbadiens, en mettant fin au méthodisme et aux églises des méthodistes. »
Cependant, le missionnaire reçoit avis que les maîtres ont formé la résolution de démolir la maison des païens chez lequel il s'est réfugié , et de le pendre lui-même s'ils peuvent le trouver. Convaincu qu'ils exécuteraient leur résolution , s'il leur en laissait le temps, il fait cacher sa
(i) Cette société compte au nombre de ses membres les personnes les plus distinguées de F Angleterre, par leurs ta- 1«P5, par leur position sociale et par leur dévouement à la cause de l'humanité.