CHAPITRE XXV
De l'influence de l'esclavage sur la religion des maîtres. — Suite du précédent.
L'esclavage est beaucoup plus exclusif de tout sentiment de religion chez les maîtres que chez les esclaves. Ceux-ci, quelque arbitraire que soit le pouvoir auquel ils sont soumis i peuvent croire que, par sa nature, tout homme à des devoirs à remplir, soit envers lui-même , soit envers ses semblables, soit envers la Divinité; ils peuvent même prendre la résolution d'y rester fidèles , tant qu'ils n'en seront pas empêchés par une force invincible , et se résigner à subir les châtimens les plus sévères et même le dernier supplice, plutôt que d'être les instrumens ouïes complices d'une action criminelle.
Les maîtres ne peuvent pas croire en même temps, qu'il est des devoirs inhérens à la nature de l'homme, et qu'ils peuvent disposer des personnes que la force leur a soumises, comme ils disposent de leurs troupeaux : ces croyances sont exclusives l'une de l'autre. S'ils sont convaincus qu'ils ont droit de tout exiger des personnes qui leur sont asservies , ils sont
nécessairement convaincus que, pour elles, il n'existe aucun devoir, soit envers elles-mêmes, soit envers les autres, soit envers la Divinité.
Les philosophes ont été de tout temps l'objet de beaucoup de déclamations; leurs ennemis leur ont imputé toutes les opinions qui pouvaient les rendre odieux aux yeux de la multitude ignorante; ils les ont accusés d'incrédulité, de matérialisme , d'athéisme. Je n'examine pas si ces reproches ont toujours été de bonne foi, et s'ils ont été bien ou mal fondés ; mais je crois pouvoir affirmer que, s'il est au monde une classe de personnes à laquelle on puisse justement les adresser, c'est celle des individus qui mettent des êtres humains au rang des choses.
Est-il, en effet, une incrédulité plus effrayante que celle des hommes qui sont investis d'une partie de l'autorité publique, et qui nient l'existence de toute espèce de devoirs? Les hommes auxquels on a reproché d'avoir porté l'affectation de l'impiété jusqu'au cynisme, ont-ils jamais dit qu'un père ne doit rien à ses enfans, qu'un fils ne doit rien à sa mère? Ont-ils osé publier qu'un mari ne doit rien à sa femme, ni une femme à son mari ? Ont-ils dégradé les hommes jusqu'au point de soutenir qu'un être humain n'a aucun devoir à remplir, ni envers luimême, ni envers les autres (-1)?
(i) In personam scrvileiu rmlla cadit obligalio. — Ul]>., De (iiversis rcgulis jùris, Icg. xxn.