LIVRE V, CHAPITRE XXV
L'incrédulité qui porte sur l'existence de tous les devoirs moraux, est plus funeste et je dirai même plus impie que celle qui porterait sur une vie à venir ou sur l'existence d'un Etre suprême. Qu'importerait , en effet, la croyance dans une autre vie ou même celle de la Divinité , à celui qui croirait en même temps qu'il n'a aucun devoir à remplir, ni envers lui-même, ni envers les autres , ni envers celui qui lui a donné la vie? Celui qui fait de la ruse et de la force la mesure de ses droits , et qui ne reconnaît pas d'autre devoir que celui de lui obéir , ne dénie-t-il pas l'existence de tous les devoirs , l'existence de la justice, et les préceptes de toute religion? Ne dénie-t-il pas, par conséquent, l'existence de tout rapport entre l'homme et un Etre suprême? En se faisant lui-même le but et le centre de tous 1< s devoirs des hommes qu'il tient asservis, ne se substitue-t-il pas à la place, non-seulement du genre humain tout entier ; mais de la Divinité elle-même?
Si l'on reconnaît, en effet, qu'un être humain, par cela seul qu'il existe , a des devoirs à remplir envers lui-même , envers ses enfans, envers ses païens, envers son époux ou son épouse, envers l'humanité, on reconnaît par cela même qu'il ne peut ni s'aliéner, ni être aliéné par d'autres. Les engagemens qu'il peut contracter ou que d'autres peuvent contracter pour lui, sont nécessairement limités par les devoirs qui lui sont imposés. Ces devoirs, étant iuhérens à sa
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nature , ne peuvent être détruits , ni par le caprice , ni par la force; ils sont limités les uns par les autres , mais tout acte qui tend à en empêcher l'accomplissement, est un acte illicite ou immoral.
Un pirate qui enlève des êtres humains sur une terre qui lui est étrangère, commet un crime ; il met les personnes qu'il ravit dans l'impuissance de remplir leurs devoirs , mais il ne fait pas que ces devoirs se rapportent à lui. S'il va livrer ses victimes à un homme qui lui paie le prix de son brigandage, il n'est pas en son pouvoir de faire que l'individu avec lequel il traite, devienne le but auquel ces devoirs se rapportent. N'ayant pu se substituer lui-même à la place du genre humain, et encore moins à la place de la Divinité , il n'a pas pu y en substituer d'autres. Les devoirs qui sont imposés aux hommes, les suivent donc dans leur esclavage, et ces devoirs bornent de toutes parts la puissance des maîtres : il faut qu'ils soient déniés, pour que cette puissance soit exercée (^1).
(i) Raynal, qui a défendu la liberté avec un zèle si ardent et quelquefois si aveugle, reproche à Montesquieu de n'avoir pas osé mettre au nombre des causes de la décadence de l'empire romain , la loi de Constantin qui, suivant lui, déclarait libres tous les esclaves qui se feraient chrétiens. Histoire philosoph., tome I, liv. i, p. 12 et i3. — Jamais les empereurs romains n'ont accordé la liberté à tous les esclaves qui se feraient chrétiens; s'ils la leur avaient accordée, les invasions des barbares eussent rencontré plus d'obslacles.