LIVRE y, CHAPITRE X\V
Dans les pays où l'esclavage existe, un homme, s'il est affranchi, peut devenir le propriétaire de ses sœurs , de ses frères , de ses en fans et même de son père et de sa mère ; cela se voyait souvent à Rome , et se voit encore dans les pays ou le même système est admis (1). Dans un cas pareil, le maître a, sur ses frères et sœurs, sur son père et sur sa mère, les mêmes pouvoirs que sur tous ses autres esclaves . Il peut légalement exiger d'eux la même soumission, les mêmes travaux; il peut les déchirer des mêmes verges , assouvir sur eux les mêmes passions. Il peut, en un mot, invoquer contre chacun d'eux, la maxime admise à l'égard de tous les autres esclaves : in servum nihil non domino licere. Or, est-il possible de croire que des hommes qui admettent de telles maximes et de telles pratiques , et qui les consacrent par des dispositions législatives, puissent avoir quelques sentimens de religion et de morale PComment pourraient-ils les concilier avec les devoirs que la religion chrétienne impose aux enfans envers leurs parens , aux parens envers leurs enfans?
Les ministres de la religion subissent eux-mêmes l'influence de l'esclavage: ils usent, à l'égard des femmes esclaves, de toutes les prérogatives que s'arrogent les autres maîtres. On a
( i ) Justae autem manumissionis causœ sunt : vehiti si quis patrem aut matrem , filium filiamve , aut fratrem sororemve naturales.... manumittat. Instit. lib. i, tit. vi, § v.
vu que dans les colonies anglaises, ils ne se faisaient aucun scrupule d'entretenir des concubines dans leurs maisons. Les prêtres catholiques et particulièrement les jésuites n'étaient pas plus scrupuleux à cet égard que les ministres de la religion anglicane. Dans la plupart des états de l'Europe, les mêmes mœurs ont régné chez le clergé tant que la servitude a existé. Le concile de Varsbourg, de 4287, défendait aux ecclésiastiques <X entretenir publiquement des concubines. Celui de Rouen de \ 299 défendait aux curés et bénéfieiers de retirer chez eux des femmes suspectes et de vivre dans la débauche (1).
Le seul fait de posséder des hommes à titre de propriété, exclut donc, chez celui qui se prétend propriétaire, quel que soit le nom qu'il se donne, toute idée de devoirs moraux, et par conséquent de religion. L'incrédulité dans l'existence de ces devoirs, exclut la croyance des préceptes et même des dogmes du christianisme \ elle exclut même la croyance de tout rapport entre cette vie et une vie à venir, entre les hommes et la Divinité.
Faut-il maintenant être surpris des efforts que font les maîtres pour abrutir leurs esclaves? Faut -il être surpris si , pour prévenir le développement de leurs sentimens moraux et la connaissance de leurs devoirs, ils se portent, à leur égard, à des violences excessives et les mettent dans l'impuissance de recevoir aucune
(1) Recueil des conciles , tome XI, p. i3iq, i332Ct 1426.