LIVRE V, CHAPITRE VIII
paraîtrait une peine légère à des êtres pour lesquels la vie n'est qu'un long supplice. Ils ont donc inventé un genre de mort analogue à la crucification dont les Romains faisaient usage. Sparrman, qui plusieurs fois avait été témoin des supplices infligés aux ^esclaves, en parle en ces termes :
«J'ai souvent entendu, dit-il, surtout le matin et le soir, les cris et les gémissemens de ces malheureux. Dans ces cruels instans , ils demandent grâce ;.mais ils implorent avec encore plus d'instance un verre d'eau qu'on a grand soin de leur refuser. L'expérience a montré qu'alors un verre d'eau, ou toute autre boisson, leur donnait la mort dans l'espace de quelques heures et quelquefois dès qu'ils avaient bu. La même chose arrive aussi à ceux qui sont empalés vivans, après avoir été rompus ; ou même sans avoir subi ce supplice. On leur enfonce la pique le long du dos et des vertèbres du cou, entre la peau et l'épi derme, en sorte que le patient est dans la position d'un homme assis. Cependant, quelques-unes de ces victimes vivent encore l'espace de plusieurs jours dans cette position , lorsque le temps est sec ; mais, s'il devient pluvieux, leurs plaies se gangrènent, et leurs tourmens finissent en quelques heures avec leur vie (A).
Les cadavres des hommes qui périssent ainsi dans les supplices, sont supendus à des chaînes
(i) Sparrman, tome III, chap. xvi, p. 264, 265 et 265, — Barrow, tome I, ch. p. 52.
sur les grands chemins ; ils y restent jusqu'à ce qu'ils soient dévorés par les vautours, ou qu'ils tombent en pourriture (4).
La perfidie des colons est égaie à leur cruauté, mais ils ne la considèrent pas comme un vice : quiconque trompe son voisin, dit Barrow, passe pour un habile homme. La vérité n'est pas au nombre des vertus morales , et le mensonge est pris pour de l'esprit. La propriété n'est pas plus respectée que la vérité; le vol n'est pas regardé comme une action criminelle. Les maîtres, en un mot, n'ont de l'activité que pour faire le mal : i is applaudissent toujours aux crimes heureux (2) .
Indifférens sur tout ce qui touche à leur réputation relativement aux mœurs, les membres de cette aristocratie sont d'une susceptibilité extraordinaire sur la distinction des rangs. L'homme qui donne sa fille à l'individu le plus infâme, sans craindre de déroger, se croirait déshonoré si sa femme ou s'a fille avaient perdu leur rang à l'église. Avoir le pas dans une cérémonie religieuse, ou placer son siège le plus près de la chaire, est pour eux une affaire de la plus haute importance ; les questions de préséance engendrent
(i) Barrow, tome I, ch. i, page 5i. — Les colons ne M>iit pas moins cruels envers leurs animaux domestiques qu'envers leurs esclaves; mais le tableau de leurs mœurs est déjà si horrible que je dois éviter de le charger.
(i) Barrow, t. I, ch. i, p. i3o. Il est sans exemple qu'un rhangei, plaidant an Cap « outre un colon , ait gagne son procès.