LIVRE V; CHAPITRE XXVI
colonies pourraient être abandonnées à ellesmêmes, sans que les esclaves fussent affranchis. Je ne me propose, dans ce moment, que d'exposer les effets de l'esclavage sur l'industrie et Je commerce, soit des métropoles, soit des nations qui , sans posséder des colonies , ont des relations commerciales avec des peuples chez lesquels l'esclavage est établi.
Les possesseurs d'esclaves, colons ou autres , envoient une partie de leurs productions agricoles aux peuples industrieux chez lesquels l'esclavage n'est point admis ; mais ils ne les envoient qu'autant qu'on leur paie le prix qu'ils y mettent, sans quoi ils les garderaient ou les enverraient ailleurs. De leur coté, les peuples industrieux envoient des productions manufacturées aux peuples possesseurs d'esclaves ; mais ils ne les envoient pas gratuitement : ils ne les livrent qu'à ceux qui leur en paient la valeur. C'est donc un échange qui se fait entre deux nations ; la question est desavoir si la circonstance de l'esclavage rend plus avantageuse la condition de la nation qui livre ses produits manufacturés aux possesseurs d'esclaves ■.
Les principales productions que les colonies envoient à leurs métropoles, consistent en sucre , en café ou en autres denrées qui ne croissent généralement qu'entre les tropiques. Ces productions sont-elles offertes parles possesseurs d'esclaves, à des prix plus bas que ceux auxquels peuvent le? livrer des cultivateurs libres? S'il est
vrai, comme je crois l'avoir précédemment établi, que, dans toutes les circonstances, le travail fait par des esclaves revient plus cher à celui qui le paie, que le travail fait par des hommes libres, il est évident que les nations chez lesquelles la servitude domestique n'existe pas, et qui produisent les mêmes denrées que les colonies, peuvent les livrer à meilleur marché; car, moins une marchandise coûte de frais de production , plus il est facile de la livrer à bas prix.
Il est vrai que le travail exécuté par des esclaves pourrait être plus cher que celui qui est exécuté par des hommes libres, dans le plus grand nombre de cas , et ne pas l'être dans tous ; il pourrait ne pas l'être particulièrement dans la production des denrées que les colonies envoient à leurs métropoles ; mais f ai déjà fait voir que, même dans la production des denrées équinoxiales, le propriétaire qui fait exécuter ses travaux par des esclaves, les paie infiniment plus cher que le propriétaire qui les fait exécuter par des mains libres.
Il est d'ailleurs un moyen bien simple de savoir si les travaux exécutés par des esclaves, pour obtenir des denrées de ce genre, coûtent plus cher aux propriétaires des terres, que les travaux employés à la même production, dans les pays où l'esclavage n'existe pas : c'est de comparer le prix que les habitans des métropoles sont obligés de donner de ces denrées, quand ils les reçoivent des planteurs , au prix qu'ils en donneraient