‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 183 sur 253 · LIVRE V, CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XXVI

trois piastres ou quinze francs de notre monnaie le quintal cochinchinois , qui équivaut à cent cinquante de nos livres , poids de marc , ce qui ne fait presque que deux sous de France la livre. A ce prix , la Chine en tire , suivant le même voyageur, plus de quatre-vingts millions de livres tous les ans. En ajoutant à ce prix, dit M. Say, trois cents francs pour cent , pour les frais et les bénéfices du commerce , ce sucre blanc ne nous reviendrait , en France , qu'à huit ou neuf sous là livre (1). Un autre voyageur assure que le sucre brut se vend à la Cochinchine un sou et demi la livre en détail , et un sol en gros (2).

Cette différence en faveur des productions obtenues par des cultivateurs libres , sur les productions obtenues par des esclaves, est si grande qu'elle paraît d'abord incroyable. Comment concevoir, en effet, que des cultivateurs libres qui sont privés des procédés et des machines employés dans nos colonies, et qui sont placés à une double distance , puissent cependant nous offrir leurs productions à un prix inférieur à celui que les colons sont obligés d'en exiger ? Les faits que j'ai précédemment rapportés expliquent ce phénomène. Nous avons vu que, partout où le travail est exécuté par des esclaves , il est plus cher que dans les pays où il est exécuté par des mains libres. Au cap de Bonne - Espérance , la journée

(1) Traité d'économie politique, tome I, p. 365 et 366.

(2) Voyage à Canton, par Charpentier Cossigny, p. 238.

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du travail d'un esclave, qui ne vaut que la moitié de la journée d'un homme libre , se paie cependant deux francs cinquante centimes , et elle se paie un peu plus de cinq francs dans la Louisiane,, où la journée d'un homme libre vaut plus du double, parce que le nombre d'esclaves y est encore plus considérable. Dans nos colonies, le prix de la journée d'un esclave est un peu moins élevé ; on le porte à environ quatre francs; supposant qu'il soit seulement de trois , le planteur des colonies devra, dans cette supposition , donner, pour la journée d'un esclave , une somme dix fois plus forte que celle que donne un cultivateur de l'Inde pour la journée d'un homme libre; car, dans ce dernier pays , un ouvrier libre se contente de trente centimes par jour. Peut-on être surpris, en présence de tels faits , qu'un cultivateur auquel le travail ne coûte que la dixième partie de ce qu'il coûte à d'autres , puisse donner ses denrées à meilleur marché ?

La quantité de sucre qui se consommait en France il y a peu d'années (en i8â6) était d'environ soixante - quatre millions six cent mille kilogrammes (4). Ce sucre, à raison de cent sept francs trente centimes les cent kilogrammes , coûtait à la France soixante-neuf millions trois cent quinze mille huit cents francs. Si, au lieu

(i) La production du sucre indigène empêche qu'on ne puisse déterminer , même approximativement, la consommation actuelle.

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<le Tacheter dans des îles où il existe neuf esclaves pour deux personnes libres, nous l'avions acheté dans une île où il existe moitié moins d'esclaves, nous ne l'aurions payé que quarante-neuf millions quatre-vingt-seize mille francs, c'est-à-dire que nous aurions fait une économie de vingt millions deux cent dix-neuf mille huit cents francs. Si nous l'avions acheté dans les pays où les travaux de l'agriculture sont exécutés par des ouvriers libres , l'économie aurait été plus grande ; car nous aurions payé environ trente millions de moins. La préférence donnée aux productions des peuples libres nous procurerait des avantages bien plus grands encore; la consommation du sucre deviendrait plus étendue , plus générale : une multitude de personnes qui sont obligées de s'en priver ou d'en restreindre leur consommation , au prix où il est actuellement, en achèteraient ou en consommeraient davantage, s'il se vendait à plus bas prix.

Ainsi, en donnant la préférence aux productions que nous vend l'aris tocratie de nos colonies, nous donnons gratuitement, sur une seule denrée, un peu plus de vingt millions toutes les années. Nos sacrifices ne s'arrêtent pas là; nous payons, en outre, plus de la moitié de leur administration ; nous payons les troupes qui les gardent, les navires qui les protègent. Suivant le rapport du ministre de la marine , fait en 4820, l'administration intérieure des deux Antilles , coûtait à cette époque onze millions huit cent

soixante mille francs. Sur cette somme, les recettes locales ne fournissaient que cinq millions sept cent quatre-vingt-dix mille francs , de sorte qu'il nous restait à payer un peu plus de six millions (i). Il faut ajouter les dépenses d'une marine militaire , les dépenses que fait, en France, l'administration chargée de cette partie du gouvernement, et ce qu'il faut payer les autres denrées équinoxiales , en sus de ce qu'elles nous coûteraient ailleurs. Enfin , il faut observer que toutes ces dépenses sont calculées sur l'état de paix y et qu'en cas de guerre , les frais de garde des colonies deviennent immenses. En évaluant toutes ces dépenses à cinquante millions, ce n'est pas les porter au-delà de la réalité (2).

Les membres de l'aristocratie coloniale assurent que ces dépenses ne sont pas faites en pure perte , et que nous en retirons des avantages

(1) Les dépenses pour le service militaire des colonies se sont augmentées depuis 1820. Elles figurent sur le budget de i836 pour une somme de 7,297,310 fr.

Rapport fait au nom de la commission du budget, par M. Ch. Dupin.

(2) Il faut observer que les dépenses qu'exigent l'admi nistration, la conservation et la défense de trois misérables îles doivent être à peu près les mêmes que celles que la France était obligée de faire quand elle avait de nombreuses colonies. La défense navale, pour être efficace, doit être, en effet, en raison des forces de l'ennemi, et non en raison de l'objet qu'il s'agit de garder. Il faut, en France, pour administrer deux ou trois îles, un ministère aussi complet et aussi dispendieux que pour en administrer dix.

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