LIVRE V, CHAPITRE XXVI. 56j
d'une valeur égale, si même elle n'est pas supérieure. Ces avantages se renferment tous dans le monopole que la France exerce dans les colonies j pour la vente de quelques-uns de ses produits. Il faut donc que les cinquante millions que nous coûtent annuellement nos colonies, se trouvent dans les profits que fait le commerce , en leur apportant nos marchandises. Or, quelle est la valeur des marchandises que la France envoie annuellement dans ses colonies ? Il est , pour s'en assurer, des moyens que nous pouvons en quelque sorte considérer comme infaillibles. Le premier est d'examiner quels sont le nombre et les ressources des diverses classes de la population coloniale ; le second est d'examiner quelles sont les valeurs que les colonies envoient à la mère-patrie. Il est évident, d'un côté, que les habitans des colonies ne peuvent pas acheter de nos produits au-delà de la valeur de leurs propres revenus ; il n'est pas moins évident , d'un autre côté , que les valeurs qu'ils reçoivent ne peuvent jamais être qu'en raison de celles qu'ils envoient.
Le nombre des esclaves de toutes nos colonies à sucre s'élevait à 29A,Aô& ames en \ 854 . Supposons que le même nombre existe aujourd'hui, et que, depuis l'abolition de la traite les naissances égalent les décès. Quels sont les bénéfices que peuvent faire, sur cette classe de la population, l'industrie et le commerce de France? Il n'y a presque aucun bénéfice à faire ni sur leur nourriture, ni sur leur ameublement • il faut
donc que tous les bénéfices soient faits sur leurs vêtemens. La dépense annuelle que fait un maître pour les vêtemens d'un homme asservi n'est pas considérable ; les Anglais estiment qu'un esclave , quand il est bien entretenu, leur coûte , pour son habillement et pour son lit, pendant une année , ving-sept schellings, environ trentetrois francs soixante-quinze centimes (4). Cette somme n'est dépensée que pour des esclaves qui sont parvenus à l'âge d'homme; les enfans vont nus, ou peu s'en faut. Admettons, cependant, que la dépense est la même pour tous : dans cette supposition , la population esclave consommera des produits manufacturés pour une somme d'environ neuf ou dix millions. Le vêtement des enfans étant presque nul et la contrebande introduisant dans les colonies beaucoup de produits qui ne proviennent pas de nos fabriques, c'est exagérer beaucoup la dépense que de la porter à cette somme.
Ces neuf ou dix millions, payés par les maîtres pour l'habillement annuel des esclaves, ne seront pas un bénéfice net pour les marchands ou pour les fabricans ; car, ni les uns ni les autres n'obtiennent leurs marchandises pour rien. Le commerce français exerce un monopole dans nos colonies, pour la vente de tous nos produits; mais ce monopole n'existe qu'à l'égard des autres nations. Les manufacturiers et les commer-
(i) R. Bickell's West-Indies as they arc, p. a/t4 and »45.