LIVRE V, CHAPITRE XXVI
oserait proposer de donner à un d'entre eux , vingt-cinq ou trente millions toutes les années , sous la seule condition qu'il viendrait se pourvoir chez nous des produits manufacturés dont il aurait besoin ? Le canton de Genève, par exemple, est infiniment plus riche que toutes nos colonies ensemble; il fait donc annuellement beaucoup plus de consommations. Je suis persuadé, néanmoins , que , si nous lui offrions de lui faire une rente annuelle seulement de trente millions, il s'engagerait à acheter de nos marchandises au prix courant, de préférence à toutes les autres nations du monde. Il est vrai qu'il en achète beaucoup, sans que nous ayons besoin de nous ruiner pour obtenir sa pratique \ mais , par la même raison , les colons en achèteraient également, quand même nous ne dépenserions pas dix centimes pour les garder ouïes administrer.
La France ne sacrifie pas seulement une partie de ses richesses aux intérêts des colons ; elle leur sacrifie, en outre, un nombre considérable de ses enfans. Le climat des colonies moissonne,
duites sont en grande partie réexportées. P. 55. L'énorme accroissement des produits coloniaux est un phénomène non moins extraordinaire; mais le merveilleux disparaît quand on apprend que , pour jouir de la prime , des produits des colonies étrangères sont apportés à la Martinique , et que de là ils sont expédiés en France comme produits des colonies françaises. Compte-rendu de l'enquête , p. 32 et 33. — Ruffo de La Fare, Lettres à un membre de la chambre des députés, p. 58 et 59.
année moyenne , cinq ou six cents jeunes gens qui font partie de l'armée de terre, et un nombre à peu près égal de matelots (4).
Ces sacrifices ne profitent pas à toutes les parties de la population coloniale : les esclaves, loin d'en'retirer aucun avantage, en sont au contraire les victimes ; la classe des hommes de couleur libres, n'en retire aucun profit, puisqu'ils n'ont aucun monopole à exercer ; la classe aristocratique est donc la seule qui retire un avantage de nos sacrifices.
L'aristocratie des colonies n'est pas nombreuse. Les sucreries de la Martinique, de la Guadeloupe , de la Guyane et de Bourbon , ne s'élèvent, suivant l'état publié par le ministre du commerce en 4855, qu'à trois cent dix-huit. C'est donc entre un pareil nombre de possesseurs d'esclaves que se répartissent les vingt ou vingt-cinq millions que la France paie pour les sucres, au-delà de ce qu'elle aurait à payer, si elle ne leur accordait aucun privilège.
Qu'on ajoute à ces sacrifices les sept ou huit millions que nous coûtent la garde et l'administration intérieure des colonies, les dépenses qu'exige la marine militaire, qui doit pourvoir à leur sûreté , et prévenir ou réprimer la contre^ bande , et quelques autres dépenses qu'il est inu-
(i) Lettres à un membre de la chambre des députés , par M. le comte de La Fare, capitaine à l'état-major de la Martinique, p. 53 et 54.