LIVRE V, CHAPITRE XXLII. O
L'aristocratie coloniale n'a pas obtenu seulement le monopole de la vente du sucre, par l'effet des impôts énormes qui ont été mis sur tous les sucres produits ailleurs que dans les îles d'Amérique; elle a obtenu, par le même moyen , un monopole semblable sur presque toutes les denrées équinoxiales. Outre ces charges qui pèsent sur tous les habitansde la Grande-Bretagne, et qui les obligent à payer très- cher une multitude d'objets qu'ils peurraient obtenir à bas prix, la défense militaire et navale des colonies coûte, en temps de paix, un million six cent mille livres sterling, c'est-à-dire près de quarante millions de francs. En réunissant, dit un écrivain anglais, les dépenses directes que nous coûtent la conservation et la défense de nos colonies, la prime accordée à l'importation des sucres, les droits d'entrée çtablis sur cette denrée et sur un grand nombre d'autres , dans la vue de favoriser exclusivement la vente des denrées coloniales, les restrictions mises à notre commerce avec l'Inde et avec d'autres parties du monde afin de favoriser les possesseurs d'esclaves, ce serait estimer très-bas la perte annuelle que nous faisons pour maintenir ce funeste système, que de la porter à quatre millions de livres sterling, à quoi il faut ajouter l'opprobre et les crimes qui en sont inséparables (4).
(i) Second report, of the committee of the society for the mitigation and graduai abolition of slavery, p. 166, 167.
Quels sont les avantages que les Anglais achètent par ces énormes sacrifices ? Les denrées équinoxiales leur sont-elles livrées gratuitement par l'aristocratie des colonies ? leur sont-elles vendues au-dessous du prix qu'en exigeraient des cultivateurs libres ? au contraire , elles leur sont vendues à un prix plus élevé. Le seul avantage qu'ils obtiennent est de vendre exclusivement les produits de leurs manufactures aux habitans de leurs colonies •> et cet avantage se réduit à acheter la pratique de huit ou neuf cent mille individus qu'on appelle des esclaves, et qui sont plus misérables que les mendians d'aucun des états de l'Europe, et la pratique de quelques milliers d'individus qu'on appelle des maîtres et dont la plupart sont écrasés de dettes. Si les Anglais calculaient quelle est la quantité de marchandises qu'ils doivent vendre aux possesseurs d'esclaves, pour recouvrer les dépenses qu'ils font dans la vue de s'assurer leur pratique , ils se convaincraient qué^e qu'ils ont de mieux à faire est de leur livrer leurs marchandises pour rien, et d'acheter, à ce prix, la liberté du commerce. Avec la moitié des sommes qu'ils dépensent annuellement pour les colonies , les négocians anglais obtiendraient, pour la vente de leurs marchandises, un monopole bien plus étendu que celui qu'ils ont dans leurs colonies. S'ils offraient, par exemple, au gouvernement d'Espagne une rente annuelle de deux millions de livres sterling, pour acquérir le privilège de