LIVRE V, CHAPITRE XXVII
des consommateurs des denrées coloniales s'accroît indéfiniment, et que les produits des manufactures s'élèvent toujours au niveau des besoins ou des demandes.
En Angleterre, la consommation du sucre a décuplé dans l'espace d'un peu plus d'un siècle; elle n'était que de quinze mille tonneaux en \ 700; en 4 730, elle fut de quarante-deux mille ; en \ 760, de cinquante-huit mille ; elle fut de quatre-vingtun mille en 4 790, et de cent cinquante mille en \ 820 ; mais depuis \ 700 jusqu'en \ 820, le nombre des colonies anglaises s'est augmenté dans la même proportion , et une plus grande quantité de terres ont été mises en culture (4). Depuis environ quarante années seulement 7 la population française s'est augmentée de sept millions d'individus ; l'industrie a fait des progrès plus rapides encore; les richesses de chacun se sont par conséquent augmentées, et avec elles la demande des denrées équinoxiales ; mais la production de ces denrées a-t-elle suivi la même progression ? Il y a trentecinq ou quarante ans, les planteurs de Saint- Domingue, ceux de l'île de France , ceux de la Louisiane , ceux de la Martinique , de la Guadeloupe, et d'autres, se faisaient concurrence dans la vente de leurs denrées. Aujourd'hui, il n'y a plus de concurrence possible, et l'on ne conçoit pas même que les trois îles qui ont la jouissance du monopole, puissent produire les denrées équ i-
(i) James Cropper's, Relief for west-indian distress, p. 12.
noxiales qui se consomment en France ; on le conçoit d'autant moins que la consommation s'est accrue en même temps que le nombre des colonies a diminué des trois quarts (4).
On a vu qu'en Angleterre, la consommation du sucre est de quinze à dix-sept livres par personnes , et qu'en France elîe n'est que d'environ trois livres et un quart. La France, pour en consommer dans la même proportion que l'Angleterre, devrait donc en recevoir au moins cinq fois plus que ses colonies ne peuvent en produire ; et, s'il est vrai qu'en Angleterre la consommation pourrait être cinq fois plus forte, la France ne pourrait faire les mêmes progrès qu'en ayant vingt-cinq ou trente fois plus de colonies qu'elle n'en possède. Il faut même observer que, si le monopole accordé aux habitans de trois misérables îles, n'élevait pas le prix du sucre au point de le mettre hors de la portée de la masse de la population, cette denrée serait employée à la préparation et à la conservation de nos fruits , et que, par conséquent, la consommation pourrait en être portée bien plus loin qu'elle ne peut l'être en Angleterre. La conservation des fruits, au moyen du sucre , donnerait aux agriculteurs ia faculté de les multiplier et de les livrer au commerce; et les peuples du midi auraient un
|V: l\e sucre produit en Franco, par la culture de la bette rave , entre maintenant en concurrence avec celui des colonies , cl restreint le monopole des colons.
1,1 VUE V, CHAPITRE XX Vil.
nouveau moyen d'échange avec les peuples du nord.
«Fai fait observer précédemment que , pour obtenir le travail d'un esclave , un maître lui en paie une petite partie en denrées ou en vètemens, et l'autre partie en coups de fouet. Nous ne pouvons considérer ce qui est acquis avec ce dernier genre de monnaie, autrement que nous considérons les bénéfices faits par les individus qui vont rançonner les voyageurs sur les grands chemins. Ainsi , quand nous accordons un monopole aux denrées vendues par des propriétaires qui n'obtiennent le travail de leurs ouvriers qu'à coups de fouet , au préjudice de ceux qui obtiennent îe travail en en payant un juste salaire , nous sommes dans le cas d'un homme qui refuserait d'acheter les produits d'un manufacturier et qui voudrait n'acheter que des marchandises volées. Un tel commerce, fait par un malhonnête homme, serait naturel, si les objets volés étaient livrés audessous du prix courant ; mais , si les voleurs , considérant les dangers de leur profession , en demandaient un prix plus haut que le prix du commerce, que penserions-nous de celui qui leur donnerait la préférence ?
En exposant les effets que l'esclavage produit sur les richesses, j'ai fait voir que, s'il est pour les esclaves une source de calamités , il est pour les maîtres une cause de ruine ; de là , nous avons tiré la conséquence que la tyrannie n'est guère moins funeste à la race des oppresseurs qu'à celie
des opprimés. Nous pouvons maintenant pousser cette conséquence un peu plus loin; nous pouvons dire que , si la domination qu'un homme exerce sur d'autres , est tôt ou tard une cause de ruine pour lui ou pour sa race, la domination qu'un peuple exerce sur un autre peuple , est également pour lui une cause de despotisme et de ruine.
Les peuples au milieu desquels il existe des esclaves, exercent, ainsi qu'on Ta vu, une funeste influence sur les peuples chez lesquels l'esclavage n'existe point. De même, les nations qui tiennent d'autres nations sous leur dépendance, exercent une influence qui n'est pas moins funeste , sur celles qui ne sont ni asservies ni dominatrices. Une partie considérable de l'Amérique du sud pourrait nous fournir, à des prix très-modérés , toutes les denrées équinoxiales. Les terres propres à la culture de ces denrées sont tellement vastes que , quelque étendus que soient nos besoins , la production pourra toujours être mise au niveau de la demande. En échange de leurs denrées, les peuples qui habitent ces contrées ne nous demandent ni or, ni argent , car ces matières ont cîiez eux un peu moins de valeur que chez nous, lis nous demandent des produits de nos manu- Factures , et , comme chez eux les cultivateurs sont libres , ils peuvent en absorber une quantité immense. Ils ne nous demandent pas non plus, pour recevoir nos marchandises, que nous nous chargions de payer leurs administrateurs, leur armée , la marine qui les protège. Avec eux, tout