‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 202 sur 253 · LIVRE V, CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XXVIII

dans une colonie, reste inébranlable dans ses devoirs, comment parviendra-t-il à faire exécuter ses ordres? Comment fera -t- il punir ceux des maîtres qui ne s'y conformeront pas ? Comment saura-t-il ce qui se passe au milieu de chaque plantation? Les esclaves viendront se plaindre, dira-t-on ; mais en auront-ils le courage? La portion d'arbitraire dont tout maître pourra faire usage, ne sera-t-elle pas suffisante pour effrayer les esclaves, et pour les condamner au silence? Un maître peut, sans encourir aucune peine, faire donner vingt-cinq coups de fouet de charretier à un esclave; supposons que, trouvant la peine trop faible pour l'offense qu'il veut punir, il en fasse donner cinquante ; l'esclave châtié ira-t-il se plaindre? Il le pourra, sans doute; mais, après avoir reçu cinquante coups de fouet pour son délit, il en recevra trois cents pour sa dénonciation; seulement , le maître aura soin , pour se mettre à l'abri de toute dénonciation nouvelle , de les distribuer de manière qu'ils ne puissent donner lieu à aucune plainte ; il en donnera douze fois vingt -cinq. Si, après une telle expérience, les esclaves continuent à se plaindre que les réglemens n'ont pas été observés, il faudra croire que l'esclavage donne des vertus particulières, inconnues aux hommes libres.

Je veux admettre, toutefois, que la portion d'arbitraire laissée dans les mains des maîtres, ne suffira pas, quelque immense qu'elle soit, pour intimider les esclaves à l'égard desquels les

4o6 TRAITÉ DE LÉGISLATION .

réglemens auront été violés. Dans cette supposition , les magistrats envoyés dans les colonies connaîtront les délits des possesseurs d'hommes à l'égard des hommes possédés ; mais comment convaincront-ils les coupables ? Où trouverontils des témoins? Dans aucune colonie , le témoignage des esclaves n'est reçu en justice ; on a même refusé, dans quelques-unes, de recevoir, contre les blancs , le témoignage de personnes libres, qui comptaient parmi leurs ancêtres quelque individu d'origine africaine. Mais dans leurs plantations , les maîtres ou leurs agens ne sont environnés que d'esclaves ; ce sont des esclaves qui conduisent les travailleurs dans les champs à coups de fouet; ce sont des esclaves qui font l'office de bourreaux , et quelquefois même de chirurgiens. Il n'y aura donc pas moyen de réprimer les violences commises par les maîtres, puisqu'il n'y aura pas moyen de les en convaincre. On ne peut pas compter sur le témoignage des individus d'origine purement européenne, d'abord parce que les exécutions ne se font qu'en présence des esclaves , et , en second lieu , parce que les maîtres font tellement cause commune entre eux contre les personnes de la race des esclaves, qu'on ne peut pas espérer qu'ils concourent jamais à se convaincre mutuellement.

Les hommes qui luttent, en Angleterre, pour amener l'abolition graduelle de l'esclavage , ont très-bien compris qu'il n'y avait aucun progrès

LIViUS V, CtlAHTRL XXVIII. 4°7

à espérer, aussi long-temps qu'il n'y aurait pas moyen de convaincre et de condamner les possesseurs d'esclaves, qui abuseraient jusqu'à l'excès de leur puissance sur les personnes possédées; ils sont même parvenus à faire partager leur conviction à leur gouvernement. Des ordres ont été expédiés, en conséquence, aux gouverneurs des principales colonies, pour qu'ils eussent à proposer aux assemblées coloniales de déclarer les esclaves capables de porter témoignage en justice, même contre leurs maîtres. Cette proposition a été rejetée presque à l'unanimité ; les maîtres ont mis ainsi les magistrats coloniaux dans l'impossibilité de jamais les convaincre, et de protéger la population esclave.

On ne peut mettre en doute , ni les bonnes intentions des hommes qui ont proposé d'admettre les esclaves à porter témoignage en justice, ni les desseins des hommes par lesquels cette proposition a été rejetée ; mais ce dont on peut raisonnablement douter, c'est de l'efficacité de la mesure proposée. Les esclaves, ayant l'esprit extrêmement borné , sont naturellement imprévoyans ; il est donc probable que les premiers d'entre eux qui auraient été appelés en justice comme témoins, auraient fait connaître la vérité, si les maîtres n'avaient cherché ni à les corrompre par des promesses, ni à les intimider par des menaces ; mais, revenus dans leurs plantations , les récompenses données aux faux témoins* et les coups de fouet distribués aux té-

4o8 TRAITÉ DE LÉGISLATION .

moins véridiques, n'auraient pas tardé à apprendre à tous que^ pour un esclave, il n'y a de bien ou de mal que ce qui plaît ou déplaît à son possesseur. L'individu même qui aurait consenti à s'exposer à la haine et à la vengeance de son maître , pour faire connaître la vérité, n'aurait pas voulu y exposer ses enfans et sa femme ; il aurait craint qu'en se montrant insensible à ses propres maux, son maître ne fût excité à le punir dans les objets de ses affections , soit en leur imposant des privations ou des travaux audelà de leurs forces , soit en leur infligeant des peines non méritées , soit en les vendant à un autre maître.

Il faut , pour admettre des personnes en témoignage, leur faire un devoir de dire la vérité, et leur garantir que l'accomplissement de ce devoir ne sera suivi d'aucune peine ; il faut, en outre, leur faire un crime du mensonge, et menacer, de peines plus ou moins sévères, les individus qui se rendront coupables de ce crime. Toutes ces règles , sans lesquelles il n'y aurait pas de justice possible , seraient renversées pour l'esclave : pour lui, le crime serait de dire la vérité; car c'est la vérité qui attirerait sur lui des châtimens terribles : le devoir serait de mentir ; car c'est le mensonge seul qui serait sans danger, ou qui serait suivi d'une récompense. Quand un gouvernement établit ou sanctionne l'esclavage; il déclare, par ce seul fait, que les désirs et les forces des maîtres seront les fois des esclaves, et

Page 1