LIVRE V, CHAPITRE XXIX
étant dans une opposition directe les unes avec les autres , il n'est pas difficile de voir quelles sont celles qui doivent triompher dans la pratique. Je crois les missionnaires des hommes fort éloquens ; mais il est une éloquence au - dessus de la leur, c'est celle des fouets de charretier déposés dans les mains des régisseurs. En même temps qu'on enseigne aux esclaves les devoirs de la morale, on les oblige donc à les violer; mieux vaudrait qu'ils les ignorassent, car ils ne prendraient pas l'habitude d'agir en sens contraire de leur croyance.
N'y aurait-il pas même une absurdité barbare à soumettre une multitude d'hommes, d'enfans et de femmes aux volontés arbitraires et irrésistibles d'un certain nombre de maîtres, et à leur faire enseigner en même temps qu'ils ont à remplir des devoirs contraires à ces mêmes volontés ? N'est-ce pas, par exemple, une absurdité cruelle que d'enseigner à une jeune fille que la chasteté est un devoir, et de donner, en même temps, à un être que l'usage du despotisme a dégradé , le pouvoir de la déchirer à coups de fouet, jusqu'à ce qu'elle se soit prostituée? N'est-ce pas une absurdité barbare que d'enseigner à un mari qu'il doit être le protecteur de sa femme, à un père qu'il doit être le protecteur de sa fille , et de les condamner ensuite l'un et l'autre aux supplices les plus cruels, s'ils tentent de remplir les devoirs qu'on leur a fait enseigner ? N'est - ce pas se moquer de la religion que d'apprendre à des
4l6 TRAITÉ DE LÉGISLATION.
hommes que ia Divinité leur fait un devoir de se reposer tel ou tel jour de la semaine , et de donner en même temps à d'autres hommes le pouvoir de les déchirer à coups de fouet, s'ils refusent de ne travailler au temps défendu ?
Il n'y a pas de terme moyen entre l'obéissance due aux préceptes de la morale , et l'obéissance due aux volontés arbitraires du maître. Si vous enseignez à des hommes qu'ils ont des devoirs à remplir, ne laissez à personne la puissance de leur en commander la violation ; apprenez-leur qu'il est des cas où la résistance est légitime , et lorsque ces cas se présentent , unissez-vous à eux pour résister. Si vous laissez , au contraire , à un maître les moyens de les contraindre à se conformer à ses volontés ou à ses désirs , ne leur dites pas qu'il existe pour eux des devoirs ; osez proclamer hautement , comme les jurisconsultes romains , qu'il n'existe aucun devoir pour des esclaves (1 ). Ayez le courage de leur enseigner qu'ils ne sont qu'une matière brute destinée à recevoir l'impulsion des volontés de leur maître ; ditesleur que l'adultère, l'inceste, le vol, l'assassinat, n'ont rien de contraire à la nature de l'homme, et qu'ils sont tenus de les exécuter, quand ils leur sont commandés par l'individu qui les possède ; alors les doctrines ne seront pas en opposition avec la conduite; vous n'aurez pas un plus grand
(i) In personam seryilem nulla cadit obligatio. Dig. de diversis regul. jur., liv. xxn.