LIVRE V, CHAPITRE XXXII
leur domination, la terre y était déjà cultivée, et partagée en propriétés particulières. Nous ignorons de quelle manière les partages avaient été faits; mais il paraît qu'il y existait une grande égalité de fortunes. Cependant, rétablissement de la communauté des travaux et des biens fut , dans le gouvernement des missionnaires , la circonstance la plus insupportable pour ces peuples. Les nouveaux législateurs, à l'exemple de Lycurgue , qui leur servit probablement de modèle, ne se laissèrent point intimider par les murmures des mécontens ; ils exécutèrent rigourensemeut le plan qu'ils avaient formé. Tous les biens devinrent donc communs entre tous les membres de la société (4). Le même système fut établi dans les deux Californies et dans d'autres parties des possessions de l'Espagne.
Les jésuites s'établirent dans le Paraguay en 4 580 ; environ deux siècles après, ils avaient soumis à leur domination un territoire qui avait deux cents lieues du nord au sud, et cent cinquante lieues de l'est à l'ouest. Ils régnaient ainsi sur un pays un peu plus étendu que la France; mais leurs sujets n'étaient qu'au nombre de trois cent mille individus, dix habitans par lieue carrée (2). La population était comme elle paraît être encore, divisée en gouvernemens aux-
(1) Robertson's History of America, book II, note 35, page 3 96.
(2) Bougainville, première partie, ch. vu , tome I, p. 124 , 125 et 126.
quels on donnait le nom de missions. Les missionnaires avaient obtenu qu'ils seraient indépendans des vice-rois , et qu'aucun Espagnol ne pourrait pénétrer dans le pays. A ces deux conditions , il6 s'étaient chargés de civiliser les indigènes, et de les convertir au christianisme (4). Les succès des missionnaires furent d'abord assez rapides : les Portugais faisant alors une guerre d'extermination aux Indiens, un grand nombre cherchèrent un refuge sous la protection de ces religieux. Le nombre de leurs colonies dans cette partie de l'Amérique, s'éleva jusqu'à trentetrois (2). Les peuples soumis au même régime que les indigènes du Paraguay , occupaient un territoire encore plus vaste. M. de Humboldt, a évalué l'étendue du pays soumis aux missions , à quatre ou cinq fois l'étendue de la France (5).
Chaque peuplade avait deux missionnaires ; un ancien qui s'occupait de l'administration temporelle, dont il était le directeur, et un vicaire moins âgé, qui remplissait les fonctions sacerdotales. Outre ces deux magistrats , il en existait d'autres choisis parmi les indigènes, par les jésuites eux-mêmes ou par le peuple , après que les missionnaires avaient exclu les hommes
(1) Bougainville première partie, -ch. vu, p. 120, 121 et
(2) Azara, tome II, ch. xiii, p. 22/t , 225 , 226 et 2i2.
(3) Voyage aux régions équinoxales, tome III, livre m, ch. vi, p. l\ , 5 et 6.