LIVRE V, CHAPITRE XXillt
nuit, un missionnaire, suivi d'une troupe de soldats qu'excitait l'espoir des récompenses, se précipitait sur une peuplade; On massacrait tout ce qui faisait résistance, on brûlait les cabanes, on détruisait les plantations, et l'on amenait, comme prisonniers, les vieillards, les femmes et les enfans. Ces ames conquises étaient distribuées ensuite dans les missions, et l'on avait soin de séparer les mères des enfans , de peur qu'ils ne concertassent ensemble les moyens de s'enfuir. Les enfans conquis étaient traités en esclaves, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de se marier (4).
Les nuances qui séparent de la traite et de l'esclavage cette manière de conquérir et de gouverner les ames, sont tellement légères qu'il était difficile que les chefs des communautés ne passassent pas d'un régime à l'autre. Aussi les missionnaires ont fini par faire le commercé des esclaves , et plusieurs en avaient même un trèsgrand nombre. Lorsque les jésuites ont été remplacés par d'autres prêtres, la maison de Cordoue en possédait trois mille cinq cents. Les magasins étaient remplis de marchandises ; il y en avait
(i) De Humboldt, Voyage aux régions équinoxiales, t. VI, liv. vu , ch. xix, p. 335, 336 et 337. — Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, tome II, liv. n, ch. vu, p. 4o et 41. — Cettemanière de conquérir des ames a une parfaite ressemblance avec la manière dout les colons du cap de Bonne- Espérance , font des esclaves parmi les Hottentots.
de beaucoup d'espèces qui ne se consommaient pas dans les missions (1).
Ainsi, après plus de deux siècles d'existence , des communautés , dont l'objet était d'assurer à tous les membres une égalité de plaisirs et de peines, ont produit la plus grande des inégalités ; elles ont mis tous les biens d'un côté et tous les travaux de l'autre . Il faut dire cependant que l'égalité a été parfaite entre tous les individus de la classe laborieuse ; mais ce n'a été qu'une égalité d'ignorance, de stupidité, de vices et de misère ; une égalité semblable à celle qui peut exister entre des esclaves.
Les effets que nous avons observés, ont été des conséquences nécessaires du système de la communauté de travaux et de biens, et n'ont pas été produits par les vices particuliers à une classe d'hommes. Il n'y a même pas long-temps que ce système était considéré par des philosophes comme le chef d'œuvre de l'esprit humain. Raynal l'a mis au dessus de tout ce que les législateurs ont jamais produit de plus parfait ; il prétend que ce sytème prévenait les crimes et dispensait des punitions ; il dit que les mœurs étaient belles et pures ; qu'on y craignait sa conscience et non les châtimens ; il ne parle qu'avec dédain des politiques qui firent voir, dans le défaut de propriété, un obstacle insurmontable à
(i) De Bougain ville , tomel, première partie, ch. vu , page a36 et