LIVRE V, Cli AUTRE IX
ment à la plus constante cruauté (4). Les officiers qui étaient venus dans la colonie pour soumettre ou détruire des esclaves réfugiés dans les forêts } reçurent d'elles , dit-il , tant de témoignages de leur bonté , qu'en peu de mois la plu* part d'entre eux furent mis sur les bords de la tombe (2). Il raconte qu'une des grandes dames de la colonie , dans les repas qu'elle donnait aux officiers, faisait servir ses convives par les plus belles de ses esclaves complètement nues, et qu'elle justifiait cet usage en disant qu'elle leur enlevait le moyen de cacher leur grossesse. Enfin , il assure que l'impudence des femmes de bonne compagnie était telle, qu'elle faisait rougir les officiers européens qui n'y étaient pas habitués. Cependant il se fait un scrupule de révéler tous les faits dont il a été témoin : « Je dois, dit-il, tirer le rideau sur toutes les imperfections du sexe dans ce climat. »
La jalousie la plus violente se mêle à la licence des mœurs; elle se manifeste d'une manière d'autant plus terrible, que les malheureuses qui la causent , sont dans un état plus abject , et qu'elles sont plus dénuées de protection. Une maîtresse qui fait châtier une de ses esclaves, cherche surtout à la défigurer et à la rendre hideuse : c'est sur le sein ou sur le visage qu'elle fait appliquer les coups de fouet , quelquefois même des coups
(1) Voyage à Surinam, tome II, ch. xvin, p. ai6.
(2) Ibid.y tomel, ch. vi, p. 160.
de poignard. Une dame créole, ditStedman, apercevant dans sa plantation une jeune et belle esclave, lui fit aussiôt appliquer un fer brûlant sur le front y sur les joues et sur la bouche, et ordonna qu'on lui coupât le tendon d'Achille. En un instant, elle fit ainsi d'une belle personne une espèce de monstre de difformité. Les sentimens les plus exaltés chez tou*s les possesseurs d'hommes étant l'orgueil et l'amour des jouissances physiques, une esclave qui attire les regards de son maître, fait donc une double offense à sa maîtresse : elle l'humilie à ses propres yeux, et lui ravit une partie de ses plaisirs ; c'est plus qu'il n'en faut pour allumer sa vengeance et sa cruauté (1).
Les effets de la jalousie ne s'arrêtent pas sur les femmes qui en sont l'objet; ils s'appesantissent particulièrement sur les enfans qui, par leur couleur, annoncent qu'ils doivent le jour à leur maître ou à des hommes de son espèce. Ces en fans, quel que soit leur sexe, sont odieux aux femmes des maîtres , parce qu'ils sont une preuve irrécusable des préférences données aux femmes esclaves. Les jeunes filles sont odieuses pour une autre raison ; leurs maîtresses voient en elles des rivales futures pour elles ou pour leurs propres filles (â).
(1) Voyage à Surinam, tome II, ch. xvu, p. 170 et 171, et tome III, ch. xxvii, p. 101 et 102.
(2) Il n'y a que les sentîmens de l'orgueil offensé et de la jalousie qui puissent expliquer les cruautés commises par les