LIVRE V, CHAPITRE XXXIII
dans les sociétés formées par les missionnaires.
Les opinions religieuses des membres de cette communauté leur font considérer le mariage comme contraire à la perfection de l'homme, et ces opinions ont sur eux une telle puissance, que, si elles continuaient d'agir pendant cinquante années avec la force qu'elles ont eue jusqu'à ce jour, la société serait détruite faute de membres. Ces opinions, qui menacent l'association d'une destruction future peu éloignée, sont une garantie de son existence actuelle; mais si elles viennent à s'affaiblir chez quelques individus jeunes et bien constitués, les croyans seront, en peu de temps, les esclaves des incrédules. Il faudra qu'ils travaillent pour eux-mêmes et pour les enfans d'autrui; et s'ils se voient réduits à cette nécessité , ils ne tarderont pas à user de représailles et à mettre leurs enfans à la charge des autres.
Afin de ne pas ébranler leurs croyances, ils repoussent d'au milieu d'eux l'usage de l'imprimerie, et n'admettent aucune discussion religieuse ou politique, surtout avec des étrangers ; de sorte qu'ils se trouvent naturellement dans la voie que les missionnaires espagnols ont parcourue ; leur pasteur étant en même temps chef de la religion et de l'administration , ils ne pensent et n'agissent que sous sa direction, et sont ainsi placés sous un gouvernement théocratique analogue à celui du Paraguay.
Quoique établie depuis peu d'années, l'égalité n'existe déjà plus entre les chefs et les subordon-
4yO TU AIT É DE LÉGISLATION.
nés, si même on peut dire qu'elle ait jamais existé ; l'usage du thé et du café est interdit aux gouvernés, et réservé aux gouvernans. Un livre des recettes et des dépenses avait été d'abord établi ; mais des valeurs considérables ayant passé dans les mains des administrateurs, le livre a été perdu, et il n'a pas été possible de le retrouver. Afin de ne pas faire à l'avenir des pertes de ce genre , il a été déterminé qu'on ne tiendrait plus compte de rien ; les membres du gouvernement ont donc sur les biens communs., un pouvoir égal à celui dont jouissent les missionnaires dans les colonies espagnoles. On peut, sans être prophète, prédire que cette association n'aura ni plus de durée , ni de meilleurs résultats que ceiles dont j'ai précédemment parlé (i).
Les associations de travaux et de biens, formées par un grand nombre de personnes et pour les générations à venir , portent dans leur sein un principe de décadence que rien ne saurait paralyser ; elles auront toujours pour résultat la dégradation de la population , et la plus dure et la plus inique des inégalités ; il suffit, pour se convaincre de cette vérité , de se rappeler quelquesuns des faits que j'ai cités dans le premier volume de cet ouvrage.
Les actions que nous qualifions vertueuses, comme celles que nous appelons vicieuses , pro-
(1) William Hebert's Visit to the colony of Harmony , in Indiana , in the Unithed-States of America. London 1825.
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duisent toutes un mélange de biens et de maux -9 mais ces biens et ces maux n'arrivent pas en même temps , et ne se répartissent pas d'une manière égale. Le moyen le plus efficace de rendre communes les habitudes vicieuses ? est de laisser à ceux qui les ont contractées, toutes les jouissances qu'elles produisent, et de faire tomber sur d'autres les maux qui en sont le résultat. Le moyen le plus efficace d'extirper les bonnes habitudes est, au contraire, de concentrer sur ceux qui les ont contractées, les peines qui les suivent ou les accompagnent, et d'en accorder tous les avantages à ceux qui y sont étrangers. Or, si l'on veut se donner la peine d'examiner comment agissent les communautés dont nous nous sommes occupés dans ce chapitre, on verra qu'elles ont nécessairement ce double effet. Sous ce rapport, elles ont une ressemblance parfaite avec l'esclavage, et doivent, par conséquent, amener les mêmes résultats.
Supposons que cinquante personnes, prises au hasard, et différant, par conséquent, les unes des autres par leurs forces, soient conduites au travail, et que les produits doivent être partagés par portions égales. La part du plus faible et du plus paresseux devant être égale à celle du plus diligent et du plus fort, la quantité de travail qui sera exécutée par chacun, sera réglée par la quantité qu'en donnera le plus faible. Si un homme travaillait avec zèle, il n'aurait que la cinquantième partie des produits de son travail, et il en porte-
rait toute la fatigue. S'il se livre à la paresse , il jouira seul des plaisirs qu'elle donne, mais il ne sentira que la cinquantième partie de la misère qui la suit. En voulant obtenir une égalité de travaux et de biens, on n'obtient donc qu'une égalité de paresse et de misère ; on n'élève pas les hommes paresseux et pauvres au niveau des hommes industrieux et aisés, on fait descendre ceux-ci au niveau de ceux-là.
On peut faire, pour les travaux intellectuels , les mêmes raisonnemens que pour les travaux purement physiques. L'homme le plus borné, le plus stupide ayant les mêmes avantages que l'homme le plus intelligent , nul n'est disposé à prendre une peine qui tomberait tout entière sur lui, tandis qu'ils ne recueillerait qu'une portion infiniment petite des avantages qui en seraient la suite. On obtient ainsi une égalité d'ignorance et de stupidité, quand on laisse aux travaux de l'esprit la fatigue qui en est inséparable , et qu'on attribue aux hommes les plus bornés les mêmes avantages qu'aux plus intelligens ; on n'élève pas les premiers au niveau des seconds , on fait descendre les seconds au niveau des premiers.
Dans ce système , un homme est presque sans influence sur sa destinée. Si, en se livrant à l'intempérance ou à d'autres vices, il se rend incapable de travailler, peu lui importe ; d'autres travailleront pour lui , pour sa femme , pour ses enfans. Il lui est aussi impossible de se ruiner